La trace
d'un geste
proposé
par TF
Qui
n'a jamais fait l'expérience de marcher sur une plage à
l'endroit où les vagues viennent mourir et d'avoir ainsi
vu les traces de ses pas s'effacer, l'eau venant toujours à
nouveau lisser le chemin qu'il est en train de se frayer ?
Si notre
passage, à cette occasion, ne laisse pas de trace sur le
monde, dans le sable, il en laisse cependant dans notre corps,
jusqu'à ce qui en nous fait souvenir.
A l'inverse,
en d'autres occasions, des traces de notre passage sont devenues
indélébiles, comme figeant notre parcours pour l'éternité.
Ainsi en est-il, par exemple, des traces inscrites dans certaines
cavernes depuis le début de l'humanité.
A propos
de la préhistoire, j'ai envie de partager ici une lecture
de vacances, un article d'un écrivain et peintre anglais,
John Berger, intitulé Première visite à
la grotte de Chauvet. Cette grotte (re)découverte
en 1994 contient des peintures rupestres de quinze mille ans plus
anciennes que celles de Lascaux. John Berger y est allé
faire le tournage d'un documentaire scientifique pour la chaîne
Arte. Dans cet article où il relate les réflexions
que lui a inspirées ce lieu, je me suis étonné
de trouver de quoi faire rebondir les miennes concernant PASSADO.
Après
avoir tenté de faire sentir au lecteur le silence et
"une certaine qualité de ténèbres"
qui règnent dans la grotte, John Berger se trouve
accroupi observant, à la lumière de son casque
à lampe, "trois ours et, derrière
eux, deux petits bouquetins". Il écrit :
"L'artiste a conversé avec
le rocher à la vacillante lumière de sa torche.
Une saillie du rocher a permis à la patte de devant de
l'ours de projeter son terrible poids dans sa galopade vers
nous. Une fissure suit avec précision la ligne du dos
d'un bouquetin. L'artiste connaissait ces animaux d'un savoir
absolu et intime ; ses mains ont su les rendre visibles dans
les ténèbres. Ce que le rocher lui disait, c'est
que les animaux - comme tout ce qui existe - sont à l'intérieur
du rocher et qu'avec son pigment rouge sur ses doigts, il était,
lui, en mesure de les persuader de venir à la surface
de la paroi, à la surface-membrane, de s'y frotter et
d'y laisser la trace de son odeur."
Ce
sentiment de John Berger que l'artiste était en mesure
de persuader ces animaux - plus que leur représentation
- de venir à la surface de la paroi, de les apprivoiser
en quelque sorte, m'a frappé par rapport à ce
qui a fait trace sur PASSADO cet été. C'est aussi
une remarque faite par une participante sur notre texte de présentation
à propos du "on grossit les
choses dans sa tête" qui m'y a fait penser.
Sans doute pourrait-on dire que chaque auteur de message, comme
l'artiste rupestre, "connaît" ce dont il parle
"d'un savoir absolu et intime" qu'il parvient à
rendre visible à travers les mots qu'il frappe avec ses
mains sur le clavier de l'ordinateur. La "taille"
des "choses dans sa tête" appartient donc à
chacun et il n'y a aucun sens à les mesurer à
une chose qui aurait la "bonne" taille.
Cela
amène bien entendu l'animateur a penser sa lecture d'une
manière particulière, à penser également
que la façon dont les participants lisent peut amener
des échos étranges, "les choses" ayant
des tailles différentes dans la tête de chacun.
C'est de nouveau John Berger qui m'a mis sur cette voie en racontant
son expérience de repasser sur les dessins de ces hommes
de Cro-Magnon. A l'endroit où il s'est déplacé
maintenant, ils ont peint cette fois des rennes : "Tout
en dessinant, je me demande si ma main, obéissant au
rythme visible de la danse des rennes, n'est pas en train elle-même
de danser avec la main qui la première les a peints",
raconte-t-il. Lire les messages, y trouver un écho dans
lequel on puisse se reconnaître, ce serait "danser"
avec l'autre.
Pour
terminer, je voudrais encore vous partager sa conclusion :
"Ces
peintures rupestres ont été peintes où
elles l'ont été de manière à pouvoir
exister dans les ténèbres. Elles leur étaient
destinées. Elles ont été cachées
dans les ténèbres de manière à permettre
à ce qu'elles incarnaient de survivre à toute
chose visible et de promettre, peut-être, la survie.
***
Les
hommes de Cro-Magnon vivaient dans l'effroi et l'émerveillement,
au sein d'une culture de l'Arrivée, et étaient
confrontés à de nombreux mystères. Leur
culture a duré quelque vingt mille ans. Nous vivons dans
une culture d'incessant Départ et de Progrès qui,
jusqu'ici, n'a que deux ou trois siècles d'existence.
La culture d'aujourd'hui, au lieu d'être confrontée
à des mystères, essaie sans arrêt de les
esquiver."
S'il
y a bien quelque chose à laquelle nous avons tous été
confrontés, peut-être plus spécialement
à travers l'expérience des rêves de participants,
mais aussi par l'événement qui a provoqué
le retour prématuré de voyage d'une autre ou par
ce qui attache une troisième à son copain, c'est
bien à la dimension du mystère. Une dimension
à cultiver pour se rappeler qu'on à pas réponse
à tout et dont je reparlerai à l'occasion. Diriez-vous
que les adolescents vivent dans une culture de l'Arrivée
?
Aujourd'hui,
dans notre monde, les cavernes préhistoriques sont devenues
des maisons, nos espaces intimes des chambres. C'est là
qu'avant tout nous laissons nos traces : "le
seul endroit de la maison que je peux arranger comme je veux",
écrivait une participante. Sans cette possibilité,
il faut sortir, aller voir ailleurs si on y est pas. Une autre
écrivait à ce propos : "Moi
je n'aime pas du tout rester chez moi, quand j'y suis je tourne
en rond, je m'ennuye? Par contre quand je sors je vis à
nouveau, je ne suis plus dutout la même." Etait-ce
par manque d'un lieu où laisser une trace, ne fus-ce qu'éphémère
?
A l'extérieur,
il y a aussi la possibilité de trouver des lieux qui portent
la trace de quelque chose d'oublié ou de mystérieux
en nous. C'est l'expérience d'une participante : "A
propos des lieux, moi je voudrais dire qu'il y a beaucoup de lieux
qui me rendent tristes. Le problème, c'est que je ne peux
pas m'empêcher d'y aller. Suis-je sado-maso? Peut-être.
J'y vais, parfois j'y pleure et j'aime bien ça."
Des
lieux où nous pouvons laisser des traces à ceux
qui réveillent des traces recouvertes en nous, nous construisons
un monde dans lequel on puisse se reconnaître, même
si, la plupart du temps, on s'y cherche. Chercher, c'est bouger,
un mouvement accroche des choses. On en gardera certaines, on
en jettera d'autres. Ca nous fait faire des gestes et les gestes
laissent des traces. Nous pourrions appeler ça des "incartades".
Le mot vient de l'italien inquartata : coup d'épée
qu'on fait tout en se retirant vivement de côté,
quand l'adversaire porte un coup droit en avant", parce qu'on
fait alors un quart de tour. Un beau mot qui pourrait également
servir à désigner les interpellations des uns par
rapport aux autres à travers les messages qui s'échangent
: certains pourraient bien être pris comme "un coup
droit en avant" porté par un "adversaire".
Faites alors un quart de tour pour répondre par un autre
biais.
Mais
je reviens à nos incartades des murs qu'on habite dont
nous nous écartons justement pour construire un monde avec
les éléments du monde récoltés. On
vous a lu revenir cet été avec des souvenirs, des
images, des sensations : cimetière, parking, voyage, spleen,
mélancolie, des horizons "différents".
Vous avez tous eus l'occasion, beaucoup on pris le temps d'en
déposer, jeter quelques-uns sur PASSADO. Tous ils ont donné
à penser, laisser une trace aux lecteurs, parfois remercier
à la fin d'un message de l'avoir entièrement parcouru.

"Les
hommes vont de multiples chemins. Celui qui les suit et qui
les compare verra naître des figures qui semblent appartenir
à cette grande écriture chiffrée qu'on
entrevoit partout : sur les ailes, la coquille des ufs,
dans les nuages, dans la neige, dans les cristaux et dans la
conformation des roches, sur les eaux qui se prennent en glace,
au-dedans et au dehors des montagnes, des plantes, des animaux,
des hommes, dans les lumières du ciel, sur les disques
de verre et les gâteaux de résine qu'on a touchés
et frottés, dans les limailles autour de l'aimant et
dans les conjonctures singulières du hasard". (Novalis,
Les Disciples de Saïs.)**

Ce parcours,
au départ, ne laisse pas de traces, comme si vous marchiez
le long du littoral. Nul ne sait qui a lu ou pas lu son message,
jusqu'à ce qu'apparaisse un signe que ce qu'il a jeté
dans les limbes du web a été accueilli. C'est un
risque d'envoyer un message. C'est un risque d'en faire la lecture,
d'en produire un écho. Que signifie ce risque ? Dans un
certain sens, il ressemble au geste de Andy Goldsworthy, sculpteur
anglais, qui uvre dans des paysages, suivant les saisons,
à des productions éphémères. Cette
rencontre avec la nature, les mises en jeu de son corps, lui donne
à penser. Voici un extrait de son journal et quelques photos
:
"
Dimanche 7 février
Belle
matinée ensoleillée, la lumière éclatante
reflète la neige blanche et crée un contraste
incroyable entre les champs blancs et l'orée sombre de
la forêt. La neige est froide et poudreuse. J'avais l'intention
d'aller à la plage, mais décide de faire des lancers
de neige. Passe du temps à chercher un endroit divisé
entre la lumière et l'ombre, où je pourrai lancer
des poignées de neige.
Mes premiers essais sont pris par le vent et emportés
à l'ombre au lieu de passer juste en avant. Je pense
que le vent est un problème jusqu'à ce que je
trouve le bon endroit, le vent emportera la neige dans un vrai
voyage. La neige est partie plus loin que je n'aurai cru. J'ai
le sentiment de libérer l'esprit de la neige. La poudre
se sépare, comme la balle du grain, tandis que les plus
gros morceaux de neige tombent autour de moi. Quelque chose
dans l'essence de cette journée a été touché
par cette combinaison de lumière, de vent, d'ombre et
de neige. Bien de faire des ouvrages liés au hasard,
moins contrôlés et moins construits. "
Andy Goldsworthy, Le temps, Anthese, 2001
Voyez-vous un lien entre vos lancers de messages et les lancers
de neige ? Avez-vous l'impression d'avoir vu des messages emportés
dans l'ombre plutôt que dans la lumière ? D'avoir
eu la surprise de voir un message partir plus loin que vous ne
l'ayez cru ? D'avoir libérer quelque chose ?
C'est
dans des impulsions autres que les siennes (le vent) que Andy
Goldsworthy fait des trouvailles qui le surprennent. Peut-être
est-ce à travers l'écho des autres à propos
d'un de ses messages que sa propre trace se révèle.
Et en nous-mêmes, les souvenirs de cette trace se transforment
dès le geste du lancer, puis au fil des échos.
C'est
la trace d'un geste accueilli qui nous encourage à le répéter,
à le préciser, à le rendre beau peut-être
de message en message. On attribue souvent à la beauté
du geste un aspect de gratuité. On dit que ce qui est gratuit,
ou presque, est "pour rien", "comme ça".
Ca me laisse perplexe. Je pense à la danse, l'art du geste
par excellence : un regard porté sur un danseur peut émouvoir
et l'émotion nous rend vivant ; essayer d'en parler nous
fait poète à travers une parole qui apporte à
chacun l'occasion de se ressaisir lui-même en intégrant
une émotion nouvelle.
L'expérience
de PASSADO cet été a amené de tels moments
d'émotion et de telles tentatives de ressaisissement de
soi.
C'est
en tout cas à ce type de geste qui laisse une certaine
forme de trace qu'invite l'espace de passages qu'est PASSADO.
Il s'agit de donner à un lancer de sentiment, d'émotion,
de désarroi la possibilité d'un rebond qui fait
que d'un moment qui saisi naît un temps de reprise pour
avancer son chemin et "danser la vie" comme chantait
l'autre.
TF
**Claude
Rabant, Le geste, in Expression et Parole (Actes des dixièmes
journées de recherche et de confrontations cliniques des
animateurs d'Ateliers d'Expression Créatrice), Bordeaux,
1998, Cahiers de l'Art Cru, n°26.
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