Peur
que ça recommence
par
AM
Lors des échanges
sur le thème de la
peur , une peur particulière a pris une
grande place : la peur que
ça recommence . Durant ces mois, certains participants
ont partagé des moments très difficiles, d'autres
les ont soutenus dans la traversée, et souvent les rôles
se sont interchangés, toujours dans un esprit de solidarité
forte et incontestable. Celle-ci a livré des appuis extraordinaires
mais n'a pas épargné de la peur qui a souvent insisté
et a montré ses rejets :
Je
croyais que tout était bien fini, que je m'en étais
sortie complètement, jusqu'à. ces réflexions.
et puis je n'arrive plus à écrire mes textes qui
m'aidait tant, je n'arrive plus à l'exprimer. et ça
ne m'aide plus. et puis plein de questions me reviennent tout
le temps en tête.
Et
si au fond ce n'était pas fini, si cela dormait au fond
de moi et qu'à un moment ça remontait à la
surface. Et si c'était prêt à s'éveiller ?
Je
me demande si vraiment on pourrait arriver à sortir de
ce dont on veut sortir.
Peut-être
que ce n'est pas possible, que les autres, ils vivent comme ça,
sans y trouver aucun problème, peut-être bien que
c'est ça la vie .
Mais la persistance
d'une telle peur ne tient-elle pas d'une manière erronée
de poser le problème, en imaginant que la faille devrait
absolument ne plus exister, qu'il faudrait être assuré
absolument que ce qui a fait peur ne puisse plus jamais réapparaître.
Faille
effrayante et traversée définitive ? ou plutôt
hauteur rétablie dans le dialogue
Comment André
du Bouchet envisage-t-il la puissance de la poésie,
le pouvoir des mots écrits selon l'inclinaison d'une existence
difficile, des fragments de phrase disposés dans la force
rassemblante des blancs qui les séparent ? Le pouvoir
qu'il accorde à une telle poésie n'est pas
tant de réparer la faille mais plutôt
de restituer une hauteur réelle , un appui
sur cette faille. Alors bien sûr, la faille est toujours
susceptible de temps à autre de venir nous inquiéter,
puisqu'elle est toujours là et que c'est même sur
elle que nous tablons ; cependant, grâce au pouvoir
de la poésie, un gain extraordinaire est obtenu :
celui d'avoir expérimenté la faille et surtout de
s'y être maintenu à une hauteur réelle, celui
d'avoir rétabli la possibilité de s'y tenir tout
naturellement et d'y trouver un sol, d'y inventer
une assiette , sol qui ne tient qu'à un acte,
le nôtre en tant qu'il passe nécessairement par les
autres.
Alors à la question
« Pourquoi, avoir si
peur que ça recommence? Pourquoi avoir l'impression que
ce n'est fini que pour une courte durée et qu'après
tout va recommencer? » , n'est-il pas possible
de répondre que cela tient à l'illusion que ce qui
est traversé devrait absolument ne plus exister. Et pour
sortir d'une telle peur, n'y a-t-il pas plutôt à
faire confiance au pouvoir de se tenir à hauteur réelle
malgré la faille ?
Une image permet peut-être
mieux de faire comprendre une telle étrangeté, celle
du chemin de la vie qui consisterait à avancer sur une
échelle posée dans l'air libre et en liens potentiels
avec toutes les échelles du monde. À partir d'une
telle métaphore, interrogeons comment il possible de vivre,
c'est-à-dire avancer sur de telles échelles en se
préservant du vertige .
Dans un premier temps de parcours — l'enfance —, la marche se
ferait insouciante, portage sans
le savoir par le mouvement des autres qui nous
y introduisent — les parents, les proches, quelques autres.
À un moment, par surprise souvent, se découvre
cependant le vide sous l'échelle, confrontant à
la peur du vertige ,
arrachant un appel pour tenter de sortir du désarroi.
De là, sur base de ce qui a été vécu
et du répondant
trouvé chez l'autre ou les autres, il s'agit de repartir
sur son échelle ré-inventée
. Le mouvement du rétablissement permet la
sortie du vertige.
Au bout du compte, le vide sous l'échelle est toujours
là mais ne fait plus peur et n'attire plus notre attention.
Le vide, on l'oublie sans l'ignorer
, un peu comme un ardoisier travaillant sur une
échelle : il s'y sent à l'aise tout naturellement,
il n'a pas continuellement en vue la conscience de la hauteur
à laquelle il se trouve — sinon il serait envahi par
le vertige —, mais quelque chose en lui, dans ses gestes, n'ignore
pas qu'il se trouve sur une échelle — sinon il prendrait
des risques inconsidérés et ne pourrait pas inventer
sa tâche quotidienne.
Trouver un tel appui
au cours d'une traversée sans quitter définitivement
le lieu périlleux mais en rétablissant plutôt
une hauteur où se tenir serein, cela ne
peut se réaliser que dans le rapport à l'autre,
émaillée de découvertes et déceptions
temporaires , cela ne peut avoir lieu que dans le
rapport à ceux qui nous ont guidé jusqu'ici (parents,
professeurs) et qui se trouvent interpellés sur leur manière
de faire avec , cela ne peut enfin être mené
à bien que dans le rapport aux autres qui traversent un
pas devant ou derrière, ou plutôt un
pas au-dessus ou en dessous de nous .
Une participante, à
travers une déception temporaire, laisse entrevoir la véritable
attente :
Dans
toutes mes rédactions, je parlais de mort parce que j'en
avais besoin. et puis maintenant le prof, à chaque fois
qu'il donne un exemple, il parle de mort. ça me touche
je ne sais pas pourquoi mais j'ai encore super dur et j'ai l'impression
qu'il regarde ma réaction. si c'est comme ça qu'il
veut m'atteindre, qu'il vienne m'en parler, c'est peut-être
au fond ce que j'attends. Répondez moi svp j'en ai besoin.
merci
Face à la perspective
angoissante qui s'ouvre - ici sous la figure de la mort -, afin
de rétablir la hauteur réelle où se tenir
-ici sous la figure de la vie -, chacun lance sa corde de rappel
vers l'autre, en attendant du répondant
, d'avantage encore qu'une réponse. Le répondant
est une présence qui permet de prendre appui,
un dialogue qui rétablit la hauteur, un espace de mots
engagés dans une parole plutôt que de simples mots
nous regardant à distance. Pour préciser cela, remettons-nous
en à nouveau à un poème extraordinaire de
André du Bouchet : ce poème énonce comment
c'est « en te parlant » que le
« je » prend « une
hauteur » , sans mettre le pied sur la terre ferme,
mais en trouvant dans le dialogue une « prise »
, en rétablissant un ancrage dans l'espace libre et
vacant :
J'aime
la hauteur qu'en te parlant
j'ai prise
sans avoir
pied.
(Andre du
Bouchet, Laisses,
Fata Morgana, 1979)
Bien sûr sur l'espace
d'échanges, face à la peur parfois vertigineuse,
personne n'aura probablement la réponse qui irait jusqu'à
annuler entièrement la question qui l'a suscitée,
mais ce que l'on peut espérer et que parfois l'on découvre,
c'est du répondant qui
permette que dans les échanges autour de la question se
rétablisse une hauteur que
l'on aime , une hauteur qui est tout simplement l'amour :
J'aime signifie atteindre
à cette hauteur qu'en te
parlant j'ai prise .
La traversée
des moments difficiles et angoissants ouvrent donc sur une double
réalité : d'une part, une nouvelle force tirée
de l'expérience et du partage, d'autre part, une appréhension
du souvenir de la fragilité découverte à
jamais. Plus rien alors n'est comme avant, tout
est plus fort et plus fragile à la fois .
On pourrait alors bien
sûr se mettre à rêver qu'il aurait été
préférable de ne pas vivre l'épreuve, de
ne pas découvrir le problème, mais ce n'est pourtant
qu'ainsi que s'est dégagée une force indestructible
quoique fragile.
On pourrait se mettre
à imaginer que les autres semblent si paisibles qu'ils
n'ont certainement pas dû vivre une telle épreuve
puisqu'ils parviennent à demeurer en apparence aussi calmes
et indifférents, mais en réalité nul ne sait
ce que la tranquillité de l'autre peut cacher, mais peut-être
que la sérénité n'a pu être gagnée
que sur fond de bravoure face à la peur.
Je voudrais encore partager
avec vous, une phrase d'une lettre que le poète André
du Bouchet m'a un jour écrite. Je lui avais adressé
un article que j'avais écrit et dans lequel je citais abondamment
sa poésie en y prenant appuis. De voir revenir ses fragments
de poème dans le texte que je lui adressais, il me répondit
que cela l'avait :
...
beaucoup ...
-
rassuré , dans
un sens, puisque permettant de dégager ce que vous citez
d'un repli de la singularité poétique en le rapportant
à l'étendue de la généralité
chaque fois entrevue
-
inquiété aussi ,
dans la mesure où l'assiette ou l'aplomb momentanément
découvert renvoie aussitôt à une perturbation
qui se révèle, du coup, infranchissable.
Mais
il faut croire que la Trouée d'adolescence demeure celle
de tout instant véritablement éprouvé de
la vie qui s'ensuit
(André
du Bouchet, Lettre inédite)
Comment entendre ces
propos qui d'abord m'ont interloqué. Après plusieurs
strates de lecture — toute lecture étant un va et
vient insistant, voilà la part de sens que j'en ai dégagé :
De voir
que ce qu'il avait écrit dans la solitude avait pu
être lu et ramené à une généralité
pour illustrer mon propos, le poète se sentait délivré
de son tourment solitaire. Il a trouvé
du répondant , dans la mesure où
il a pu constaté que ce qu'il a écrit a pu servir
d'appui à un autre qui a souhaité s'y rapporter
pour illustré une question plus générale.
Un appui sûr a ainsi été trouvé
dans le dialogue entre celui qui écrit et celui qui
lit, dans la médiation des mots du poème. Dans
ce qui s'ouvre d'effrayant lors de l'adolescence, il est de
la même manière possible de trouver, à
travers les textes écrits et lus, un appui qui se présente
comme une assiette dans
l'air ou un aplomb
se tenant à l'abrupt.
Mais d'autre part, la trouvaille d'une telle assise demeure
inéluctablement liée, située sur fond de
l'expérience effrayante et parfois pénible :
alors, d'une certaine façon nous ne pouvons pas vraiment
franchir la trouée ,
nous ne pouvons pas faire en sorte qu'elle puisse être
entièrement comblée ou disparaître à
jamais, mais cette trouée se transforme en source
vive .
Mais ne serait-ce pas alors la règle paradoxale de toute
expérience authentique, dans la mesure où lors
de tout instant véritablement
vécu s'éprouve à nouveau les
deux versants : l'effrayant vertige et la découverte
d'une assise.
Voilà ce que
j'ai pu saisir de la parole du poète : elle exprime
comment, dans un sens, on trouve un appui en sortant de l'épreuve,
et comment, dans un autre sens, la fragilité de la force
n'est jamais franchie au point que l'on en perde le contact. L'espoir
du poète consiste cependant dans l'affirmation que l'assise
trouvée est indestructible, que la trouée sous-jacente
n'annule absolument pas la trouvaille qui n'en a que plus de valeur :
la chose trouvée est alors d'une solidité tout autre
que celle des objets, celle d'une affirmation indestructible de
soi-même. Et s'il arrive au poète de laisser échapper
de temps à autre une plainte à propos du poids que
cela représente d'avoir à traverser de tel s instants
véritablement vécus, il en fait cependant le plus
souvent une richesse à laquelle il tient plus qu'à
toute autre chose. De telles paroles de poète ne peuvent-elles
pas à l'occasion servir d'appui afin qu'aux deux bouts
d'une expérience toujours solitaire, chacun puisse reconnaître
dans la rencontre et le dialogue, la trouvaille de lui-même.
Ainsi, chacun a pu,
peut ou pourra toujours se reconnaître dans ce qu'une participante
a livré à notre lecture :
La
page blanche.
Il
était assis devant sa feuille blanche
Au
tableau il y a avait une question : « le bonheur
c'est quoi, qu'est-ce qu'il fait en vous? »
Et
lui il n'écrivait rien.
Il
était assis devant sa feuille
Et
rien ne venait,
Le
bonheur il ne savait plus ce que c'était
Il
était assis devant sa feuille blanche
Qu'écrire,
le bonheur il n'en avait plus.
Il
était parti un soir, un matin, la vie lui avait volé
Il
était assis devant sa feuille blanche
La
vie lui avait volé, son bonheur, son espoir et son courage,
Alors
qu'écrire sur cette feuille.
Il
était assis devant sa feuille blanche
Et
pour ne pas avoir zéro il écrit : « pour
moi le bonheur n'existe plus. »
Et
il raconta ce qu'il avait en tête, ce qui n'allait pas
Il
était assis devant une feuille un peu moins blanche
Le
mieux c'est d'en parler.
Grâce
à ça, des personnes l'ont aidé, l'ont soutenu
Il
était assis devant sa feuille blanche
Mais
maintenant elle n'était plus blanche et à la question
« qu'est ce le bonheur? »
Il
pouvait maintenant répondre « moi j'en ai
retrouvé un petit peu. »
Il
était assis maintenant devant une feuille pleine de couleur
Et
tout ça parce qu'il a osé faire le premier pas
Le
feuille blanche a repris des couleurs
Comme
un malade, qui est en train de guérir.
Ainsi, un appel de l'autre
fait sortir de la paralysie de la feuille blanche, et l'écriture
du désespoir, par le fait d'être adressée
à l'autre, devient ouverture sur les couleurs du monde.
Voilà une forme de grâce qui se déploie entre
celui qui écrit, celui qui appelle à l'écriture
et celui à qui se destine cette écriture. Tendu
entre les deux mains tendues de l'autre, le vertige paralysant
face à soi-même peut être traversé,
au gré du geste qui consisterait à tremper le pinceau
dans le noir pour ensuite poser les couleurs et les accents sur
le blanc.
Le dialogue pourrait
se poursuivre selon deux variantes que je ne ferai qu'esquisser :
l'une posant la question de la sortie possible du chaos, l'autre
celle du possible franchissement radical d'un obstacle.
Sortir
une fois pour toutes du chaos ? ou plutôt se soutenir
d'une mise en forme sur fond d'un chaos source vive
Comment une forme gagne-t-elle
sur le chaos d'où elle émerge ? Tout comme
la hauteur se trouve sans annuler la faille traversée,
la forme s'invente sans annuler le fond informe d'où elle
émerge, ce fond informe n'étant rien d'autre que
sa source vive : laissons la parole à un autre poète,
Salah Stétié, pour nous le dire :
Ainsi,
la poésie, dans la multiplication de ses miroirs, accumule
paradoxe sur paradoxe et la voici, toujours privée qu'elle
est de sens, à ce stade encore de sa préhension,
la voici toute irisations et tout reflets, confusion claire comme
le désordre d'un jardin ! : « Et
l'enfant se souvient du grand désordre clair »
(Shehadé)
Ce
désordre, voici peu à peu, par la clarté
qui de lui étonnament émane, qui cède la
place à l'ordre, on ne sait quel ordre tremblant, lequel
est progressive condensation de la lumière diffuse, elle-même
bain originel du sens, « soupe primitive »
comme disent, parlant de la naissance de la vie, les spécialistes.
Printemps du sens, encore brouillé de pluie et de brume,
à la manière du petit matin.
Il
faut bien noter cependant, que le jour à venir qui est
plein sens du poème jamais ne se dégagera tout à
fait de ce substantiel crépuscule - entre « fil
blanc et fil noir » dit le Coran - qui est le lieu
et le moment de tous les possibles. Le sens a toujours des racines
de nuit. La nuit reste [...] la mère de toutes les figures.
(Salah
Stétié, L'interdit,
José Corti, 1993)
Franchir
le mur et passer de l'autre côté ?. ou plutôt
ouvrir un espace dans l'épaisseur nouée de l'ancien
et de l'inatteignable
Comment un obstacle
insurmontable peut-il être franchi ? S'il était
possible de passer entièrement outre - de quitter par exemple
cette vie pour une autre -, alors, tout l'ancien serait perdu
et l'errance totale. En réalité, c'est de faire
face un temps à la limite infranchissable et inatteignable,
tentant ainsi l'impossible, que tout à coup se réalise
une bascule selon laquelle s'ouvre un ciel nouveau dans l'épaisseur
de l'obstacle : un espace insoupçonné devient
alors habitable et les éléments anciens reviennent
s'y disposer tout autrement. Une telle ouverture fait oublier
les restes douloureux qui pourtant persistent au présent
comme enfouis, transformés alors en autant de points rafraîchis,
autant de sources vives. C'est dans la matière de ce qui
apparaissait mur que s'ouvre un ciel, et que le passé mis
à distance s'oublie sans s'oublier comme en témoigne
ce passage d'une participante :
C'est
tellement dur d'oublier, est-ce qu'on en garde pas un petit bout
au fond de soi ? J'ai l'impression que depuis que c'est fini,
il y a quelque chose au fond de moi mais je ne sais pas quoi !
Quand c'est fini, quand la traversée
a eu lieu, lorsque la forme s'est dégagée, rien
pourtant n'est perdu ni de l'ouverture en soi, ni de la pierre
au fond de nous-même, ni de la vie nocturne et de ses revenants.
Au contraire, toutes ces réalités sont conservées
enfouies dans le présent où elles insistent comme
source vive insaisissable.
Mais cela n'est possible
que si un appui est maintenu, un répondant rencontré,
une forme trouvée dans son lien vivant. Et si Passado peut
contribuer à livrer de tels passages - là où
rien ne se perd mais où un appui se pose sur l'ouverture
et où l'obstacle s'ouvre pour livrer son ciel -, ce ne
sera jamais que par le répondant
que chacun accorde à chacun.
AM
Si
ce texte et sa lecture t'a inspiré des commentaires, n'hésite
pas à nous les communiquer et à nous faire voyager
à ta guise,
-
soit via l'espace d'échange
si tu y es inscrit comme participant
-
soit à l'adresse passado@passado.be
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