Compagnie
par
TF
Comment (se) tenir compagnie
?
La question
s'est posée régulièrement sur PASSADO. Elle
a trouvé une résonnance particulière avec
le thème de la peur.
La question
se pose à la fois
par
rapport à soi-même : comment ME tenir compagnie
?
et
par rapport à autrui : comment LUI tenir compagnie ?
La question
s'est posée de manière aigüe par rapport à
la mort :
Je
sombre de plus en plus. Et il n'y a quasiment personne pour
me secourir.
Mais
c'est de ma faute. Je ne parle jamais. Je passe mes journées
à tricher et à mentir. Et puis le soir, je rentre
exténuée du lycée. Parce que je déteste
le lycée. Je déteste les autres et je me déteste
encore plus que tout.
Et
pour faire sortir cette souffrance et toute cette haine, il
n'y a qu'un seul moyen. Faire sortir par la douleur physique.
*
Je
ne trouve aucune main à laquelle me racrocher pour ne
pas tomber de ce truc noir d'où on a dur d'en sortir.
-
Comment
LUI tenir compagnie à cette amie, par exemple, qui
est atteinte d'une maladie, peut-être mortelle ?
Christian
Bobin a écrit un livre, sorte de journal
intime, durant l'année qui a suivi la mort d'une personne
qui lui était chère. Dans ce livre, il cherche à
prendre en considération la mort à travers l'absence
qu'elle a créée pour retrouver finalement une présence
au jour le jour.
Ce livre
s'appelle "Autoportrait au radiateur". J'y ai trouvé
plusieurs passages qui m'ont semblé particulièrement
parlants par rapport à l'idée de la compagnie avec
la mort.
Cela
fait aussi écho à un poème du Florilège
:
"Aurore
en moi dix-sept années toujours plus claires
Et
la mort entre en moi comme dans un moulin"
La
mort qui va, la mort qui vient, la mort qui part...
Je
le connais par coeur ce poème...Notre
vie
(Paul
Eluard)
Par
rapport à l'absence, Bobin indique tout le travail nécessaire
pour séparer ce qui noircit et ce qui illumine, pour faire
avec cette mort qui va, qui vient, qui "entre en moi comme
dans un moulin".
Samedi
8 juin
Dans
ta mort, comme dans toute disparition, il y a de l'inconnu et
du souffrant. Jour après jour, je sépare l'un
de l'autre : ils ne se confondent pas. La souffrance sécrète
du noir, l'inconnu engendre de la lumière.
(Christian
Bobin, Autoportrait
au radiateur, Paris, 1977, Gallimard, Folio, p. 44)
Cela m'a intéressé
de retrouver là "l'inconnu" comme quelque chose
qui "engendre de la lumière". Comme si la mort,
au-delà de la souffrance qu'elle convoque, ouvrait aussi
quelque chose qui, parce qu'il reste inconnu - tout en étant
là - déploie devant nous un espace de créativité
à investir, un mystère : la mort comme mystère
de la vie; le mystère comme compagnie.
La mise
en perspective de la mort
- que
cela soit parce qu'on a l'idée de mourir dans une tentative
désespérée de se rendre plus présent
à un entourage qui a l'air de prendre ses distances ou
que cela soit dans l'angoisse d'une absence à venir d'un
autre qu'on aime -
creuse la place d'une
compagnie, comme si la possibilité de l'absence à
venir, ou l'arrivée de l'absence, questionnait notre présence.
Il y a de la peur qui surgit et la peur ménage une place
pour la compagnie, entre souffrance et inconnu .
Pourquoi
est-ce que depuis qu'elle est malade, j'ai dur à me mêler
aux autres? Pourquoi est-ce qu'au tennis je n'oublie plus tout
ce qui ne va pas? pourquoi est-ce que j'ai envie de pleurer
à chaque fois que j'en parle ou en classe quand on parle
de l'amitié, de l'accueil, de l'entraide? Pourquoi est-ce
que chaque jour, j'ai envie de sortir de la classe de cours
pour pleurer et pourquoi je ne veux pas montrer tout ça
aux autres?
Ce
qui m'enerve c'est qu'à travers un téléphone
on ne voit pas la figure de l'autre. On ne voit pas si ce qu'on
lui dit lui fait quelque chose, que ça l'aide.
Difficile
de savoir ce qui aide, ce qui fait compagnie.
Comment
faire passer un appel au secours que personne ne perçoit
et puis en même temps, j'ai pas envie que quelqu'un sache
que ça recommence.
Seul,
pourra-t-on affronter la peur de soi, cette peur qui augmente
avec la solitude ?
L'Espace
d'Echanges et de Passages vise à rendre possible une telle
compagnie qui permet d'affronter la peur de soi et la peur des
autres, la peur de l'absence et la peur de la présence.
Les
messages appellent plus une compagnie qu'une réponse. Ils
drainent avec eux la souffrance autant que l' inconnu
.
Je
sais que nous écrivons des idées qui ne servent
pas à grand chose mais c'est peut-être le fait
de sentir qu'on est pas seul dans cette galère.
*
Merci
pour ton écho, ça fait du bien de se dire parfois
qu'on existe quand même... Au moins un tout petit peu
!!! En fait dans le fond la vie ne tient vraiment qu'à
un fil !!! Ou plutôt, à une main...
Ps
: c'est sympa quand les animateurs écrivent quelque chose
en dessous du message comme ça il ne reste jamais vraiment
sans écho et on se sent un tout petit peu moins seul.
Il est
important d'être lu, en attendant parfois qu'un sens advienne,
un peu comme dans cette journée étrange que raconte
Christian Bobin et qui prend sens, tout à coup, juste avant
la tombée de la nuit :
Lundi
30 septembre
Je
n'ai absolument rien fait de cette journée - qu'ouvrir
au matin les fenêtres de la cuisine et de la chambre,
laisser les nuages entrer dans l'appartement, frotter leur silence
au silence régnant dans ces pièces. Oui, voilà
ce que j'ai fait de ma journée, j'ai ouvert mes fenêtres
sur le jour, rien d'autre, et dans ce rien beaucoup de choses
se préparaient dont je saurai plus tard le nom, beaucoup
plus tard. Au soir, parce que les nuages avaient repris leur
errance et que le froid s'invitait sans façon, j'ai refermé
les fenêtres. Il était huit heures. De la cuisine,
j'ai vu un moineau se poser sur un sapin. La branche a tremblé
sous la maladresse de son atterrissage. Dans ce mouvement communiqué
à l'immense par presque rien, j'ai reconnu l'image de
ma journée et je me suis découvert heureux, comblé.
(Christian
Bobin, Autoportrait au radiateur, p.100)
Sur
PASSADO, c'est de l'écho d'une lecture que peut surgir
quelque chose à "reconnaître". C'est à
travers une réaction que la séparation entre la
souffrance et l'inconnu arrive à se tracer, la lumière
à se faire grâce à "presque rien".
*
* *
Alors,
que peut-on faire des mots de l'autre pour LUI tenir compagnie
? Comment les accueillir alors qu'ils semblent parfois écrits
au bout d'un souffle ?
Comment
SE faire une compagnie de ses propres mots ?
J'écris
tout ce qui m'embête, me perturbe, en scribant tout c'qui
m'passe par la tête, c'qui m'inquiète, dans un
carnet intime.
Il apparaît,
à travers les échanges, que la compagnie ne se trouve
jamais où on l'attend : ni du côté de celui
qui la donne, ni du côté de celui qui la reçoit.
Faut-il
dire : "heureusement" ou "malheureusement"
?
Mercredi
22 mai
Elle
sort du bain, je lui frictionne les cheveux, on parle. On parle
sans arrêt et on fait aussi parler les peluches. Elle
va dans la parole avec la liberté de ses cinq ans. Les
mots sont des antennes avec lesquelles elle touche la vie et,
ce soir, tout d'un coup sérieuse dans son peignoir jaune,
ses yeux dans mes yeux, elle me demande : "Ce sont les
grands qui meurent, jamais les enfants, hein ?" Je réponds
n'importe quoi, je réponds pour arrêter la question,
pas pour l'éclairer, je réponds : "Oui."
Elle me regarde. Elle a dans ses yeux la malice et la douceur
d'un vieux sage oriental. Après un temps de silence,
elle me dit : "Tu ne te souviens pas de la petite Sophie
dans mon école, tu ne te souviens pas de ce que je t'ai
dit, qu'elle est morte dans un accident de voiture ? Pourquoi
tu mens ? Ce n'est pas bien, il faut toujours dire les choses
qu'on connaît, il faut dire ce qui existe, même
la mort." Puis elle rit et retourne à ses jeux.
L'ange de la vie venait de passer dans la salle de bain, toujours
imprévisible, précis dans ses conseils.
(Christian
Bobin, Autoportrait au radiateur, p.36)
Voici
que celle qui cherchait la compagnie devient, par un retournement
malicieux, celle qui en donne. Les mots deviennent des antennes
pour toucher la vie.
*
* *
A l'adolescence,
il y a quelque chose qui fait que la compagnie qu'on a eue jusque
là doit trouver d'autres modalités d'existence.
L'entourage doit continuer à être présent
mais un doute s'installe à travers le changement. Si la
compagnie ne change pas, puis-je être encore accompagné
? Si je n'ai plus le sentiment d'être accompagné,
suis-je en train de mourir ? JE change et la compagnie devient
autre.
Je
n'ai pas dit que ça allait aller mieux. Même moi
parfois ça ne sert à rien. Ce que je voulais surtout
dire c'est qu'il faut s'occuper ne pas rester assis à
broyer du noir c'est le plus mauvais. Envie de me confier, révèler
ce qui se passe dans ma tête ? Oui tout le temps, mais
pas à mes parents, jamais je ne le ferai.
*
On
m'a dit reste toi-même mais le moi-même que j'ai
pour l'instant je ne veux surtout pas lui montrer.
*
J'ai
peur de changer de ne plus me reconnaitre de perdre tous mes
amis, amies.
Je
ne sais pas pourquoi mais je n'arrive pas à m'enlever
certaines images de la tête.
On n'est
pourtant pas seul à penser cela, d'autres se meurent qui
appellent notre compagnie. Une place de compagnon s'ouvre, mais
elle fait peur. Et on finit par avoir peur de soi.
J'suis
paumée. Je ne sais pas même si j'ai envie de m'en
sortir, tout ce que je sais c'est que je commence à avoir
peur de moi. Quoi que je fasse, pour me protéger, moi
ou les autres, pour essayer d'aller mieux, aura des conséquences
négatives sur d'autres parties de ma vie ! J'me sens
comme un rat en cage qu'on aurait plongé dans le noir
total. Conséquence : Solitude, boitant et titubant à
force de ce cogner contre les murs, rassuré peut être
par le simple fait qu'il pourrait rien lui arriver de pire.
*
Le
sourire que mon visage a adopté est de plus en plus faux
mais personne ne s'en rend compte.
Les
oui ça va bien sont aussi faux.
Je
ne sais pas je mens et au fond de moi j'ai envie de crier NON
CA NE VA PAS AIDEZ MOI mais je ne le fais pas.
Pourquoi?
Je ne sais pas, peut-être de peur qu'on m'abandonne complètement.
*
Je
me sens égoïste quand je parle de mes problèmes.
Parler de ses problèmes inclut ne plus écouter
les autres pour un laps de temps, et eux, comme ils ne sont
pas bien, je ne me sens pas d'avoir à les couper dans
leurs confidences. Je me sens même égocentrique
quand je lache un "je".
Bon
dieu, c'est grave... Vivement que ca passe...
La pensée
de la mort éloigne des autres, peut empêcher la possibilité
d'une rencontre, comme si elle ne pouvait pas être prise
en considération.
Mais
j'ai pris peur à l'idée de la voir. Peur d'avoir
à lui dire que j'avais voulu à nouveau me tuer
jeudi, que je ne pensais qu'à ça, que je n'avais
pas fait ce qu'elle m'avait demandé, qu'en réalité,
j'étais trop ailleurs pour réussir à me
concentrer sur tout ces petits points positifs de chaque jour
et de les noter dans un calepin.
Mais
reste l'espoir que la compagnie fasse entourage, qu'elle tienne,
à insister.
Pour
ma part ce qui me maintient en vie c'est mon entourage et puis
l'espoir. Même si l'espoir génère la peur
car on a toujours peur que ce que l'on espère ne se réalise
pas.
*
Ce
n'est pas facile. Moi j'avais perdu tout espoir de sortir de
ce trou noir mais il y a des personnes sur passado qui m'ont
fait des échos et au fil du temps tu reprends courage
et tu te dis que si tu t'accroches ça peut changer enfin
moi c'est ce que je me suis dit. Mais avant tout ça il
faut oser dire ce qui ce passe même si ce n'est pas facile.
Parfois ça peut prendre du temps mais une fois que c'est
fait ça va déjà un peu mieux.
La compagnie,
insistant, peut insuffler une nouvelle vie pour que cela ne reste
pas au point mort, dans la position la plus neutre où JE
n'a plus la force de faire aucun pas, laissant les autres opérer.
Risque de soumission, la vie subie.
Ne s'agit-il
pas de prendre en considération la mort dans la vie et
de mettre du "sphynx dans son rimeur" comme disait M
dans "Je
dis aime" ?
La figure
du sphynx, amenée par un participant, nous permet de réanimer
la dimension de mystère apportée par la mort.
Le sphynx est en effet un monstre ailé à corps de
lion et tête de femme qui proposait des énigmes.
"Mettre
du sphynx dans son rimeur", ce serait pouvoir s'appuyer sur
le mystère que comporte souvent le sens des mots pour y
faire s'écouler la vie, participer à la transformation
en déployant des aspects poétiques. L'écriture
vient déposer le mystère, parfois dans la souffrance
. La lecture permet ensuite d'en explorer l'inconnu,
de déployer les sens qui restent en souffrance à
travers les échos qui viennent pour que ce qui a été
déposé là "puisse répandre ses
effets" de vie.
Lundi
3 juin
Il
y a un instant où notre vie, sous la pression d'une joie
ou d'une douleur, rassemble ce qui, en elle, était auparavant
dispersé - comme une ville dont les habitants abandonneraient
leurs occupations pour se réunir tous sur la grand-place.
Cet instant peut arriver à n'importe quel âge,
à deux ans comme à quarante. Ce qui est créé
là ne cessera plus ensuite de répandre ses effets
jusqu'à notre dernier souffle.
Dans
la racine du mot "négligence", il y a le mot
"lire". Faire preuve vis-à-vis d'autrui de
négligence, c'est être devant lui comme devant
un livre que l'on ouvrira pas, le laissant à lui-même
obscur, privé de sens.
(Christian
Bobin, Autoportrait au radiateur, p.42)
A travers
les échanges, de véritables "remises au monde"
deviennent possibles. C'est de nouveau de Christian Bobin que
nous vient la suggestion :
Dimanche
7 juillet
Voyons
: qu'est-ce qui au juste me met au monde, ou plutôt m'y
remet, puisque je suis enclin à le quitter sans arrêt
? Pour aujourd'hui, je peux répondre : un verre de vin
blanc (deux, pour être précis, de l'"entre-deux-mers",
1994), la lecture d'un poète suédois (une page,
pas plus), une pensée de toi, et dans cette pensée
il n'y avait aucun mot, seulement un sourire. C'est à
peu près tout. C'est considérable : une de ces
choses aurait suffi. Mais pourquoi dois-je être remis
au monde chaque jour, comme s'il était impossible de
naître une fois pour toutes ? Et quel est le point commun
entre un verre de bordeaux, le songe d'un poète suédois
et un sourire venu du pays des morts ? Pas de réponse
- et cela n'a pas d'importance : je n'espère pas vraiment
de réponses. Si je les trouvais, je ne saurais pas quoi
en faire. Je me contente de vivre avec des énigmes fleuries
un peu partout - aujourd'hui dans le vignobles du Bordelais,
près d'un lac de Suède et dans la grande clairière
de l'au-delà.
(Christian
Bobin, Autoportrait au radiateur, p.60)
La mort
a été excessivement présente durant la fin
du dernier trimestre de 2003. La compagnie s'en est trouvée
mise à mal. Il me fallait faire quelque chose de la mort
pour retrouver un chemin de vie dans les échanges à
travers des "énigmes fleuries".
TF
Si
ce texte et sa lecture t'a inspiré des commentaires, n'hésite
pas à nous les communiquer,
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soit via l'espace d'échange
si tu y es inscrit comme participant
-
soit à l'adresse passado@passado.be
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