Pourquoi
des loeuvrettes ?
par
Laurent d'Ursel
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Au point de départ, une entourloupette : « Un
écrivain ne peut prendre l'art que par derrière ! ».
J'appelle dès lors « loeuvrettes »
les objets que je confectionne en lieu et place des textes, romans
et poèmes que je n'écris plus.
Pourquoi ne plus écrire ? Pour passer outre le refus
des éditeurs (« Je les ai tous essayés ! »)
de publier mon troisième roman. Pour boucher le trou, la
plaie cuisante, encore chaude, toujours intime, presque belle.
Pour surmonter le plus remarquable des nombreux flops qui jalonnent
ma vie. Dix ans d'un projet passionné, un peu dingue, certainement
excessif tombés dans l'indifférence, le vide, le
silence tombal d'un fond de tiroir qui prend la poussière...
Pourquoi faire des loeuvrettes ? Pour fermer le tiroir à
double tour, cacher la clé quelque part et oublier où.
Le mot loeuvrette a pour lui une légèreté
de façade, un défaut de sérieux, un appel
à sourire, une obligation de plaisir, sinon physique, au
moins intellectuel. Mais un mot, fût-il en forme de clin
d'oeil, suffit-il pour contenir la prétention, les boursouflements
de l'ego, la vulgarité de la satisfaction ? L'expérience,
secondée par l'âge, démontre que oui.
Le loeuvrettisme, c'est surtout beaucoup de travail, d'exigence,
de rigueur. C'est plein de principes, d'idées, de projets.
Finalement, c'est très sérieux. On ne se refait
pas. Tant mieux... Si on s'amuse. Si c'est beau. Si quelqu'un
aime. Si ça console, tue l'ennui, fait réfléchir.
Passer le temps.
Piercing
Provocation, bien sûr. Et mise en valeur du même coup.
Il n'y avait aucune jouissance morbide dans le transpercement
de mon premier roman. Il n'a en tout cas opposé aucune
résistance, s'est même senti honoré d'un tel
traitement, de tant d'attention. Mais sans doute entrait-il dans
le plaisir de le mutiler l'espoir que le spectateur croie que
j'ai souffert.
Qu'est-ce qu'une loeuvrette ?
II
Ce qui est pratique avec « loeuvrette »,
c'est que ça définit d'un coup la niche autoproclamée
où je me situe par rapport à l'art d'aujourd'hui
et ce qui me reste à faire, à savoir décorer
au mieux ladite niche. Mais il ne suffit pas de forger un mot
pour le voir entrer dans l'usage. Encore faut-il l'expliciter.
Et tout est bon pour populariser ma « marque de fabrique »
(j'ai failli écrire « image de marque »,
beurk !). Même une série de loeuvrettes intitulées
Qu'est-ce qu'une loeuvrette ?
Soi sans issue

Ah !
vouloir sortir de soi, être un autre, n'importe qui d'autre
qui ne soit pas soi-même. Le rêve ! Le pied !
La solution ! C'est comme vivre sans payer l'addition !
Accoucher sans douleur ! Mourir sans mourir !. Seulement
voilà, « soi » n'est pas un cadeau
pour l'«autre », on est bien placé pour
le savoir. On ne peut sans rougir se débarrasser de soi
sur les autres. Se déguiser en quelqu'un d'autre n'est
pas malin non plus. Lorsque le masque tombe, ce qui est inévitable,
ça fait encore plus mal. Restons donc chacun chez soi !
Et tant pis si l'humilité nécessaire est humiliante :
soi est sans issue.

Les ressorts de l'amitié
L'amitié est-elle possible ? Sans doute. Mais son
histoire est émaillée de déceptions amères,
de soufflés retombés, de calculs mesquins derrière
la tête. Que l'amour est tragique, intéressé,
éphémère, douloureux, impossible, la littérature
nous avait prévenus. Elle nous rend plus enclins à
pardonner. A un ami, en revanche, nous reconnaissons moins de
circonstances atténuantes. Pourtant, les ressorts de l'amour
ne sont certainement pas très différents.
Life in progress I
Ma mémoire est une passoire à toute épreuve.
Lisse, usée, éteinte, elle accroche mal, ne retient
rien, n'enregistre pas. Il faut beaucoup pour la réveiller,
l'émouvoir, l'impressionner. Même ce qui fait ma
vie semble lui être indifférent ! Je contre-attaque
dès lors en consignant par écrit tous les détails
qui font la singularité étonnante de ma fantastique
personne et l'incroyable richesse de mon énorme personnalité.
Et il s'agit d'être exhaustif, tout en restant honnête,
bien sûr. Et c'est rassurant d'être entièrement
contenu dans une liste somme toute longue de mots bien choisis.
C'est devenu un jeu. J'en arrive même à privilégier
les activités qui pourraient déboucher sur une nouvelle
ligne dans ce curriculum vitae ! Je cherche pour l'instant
quelque chose avec le mot « passado ».
Life in progress II

Voici en exclusivité mondiale les derniers éléments
enregistrés de ma vie, qui figureront dans Life
in progress III : « étrangleur en urgence,
loueur de cadres, rescapé du pilon, maître d'ouvrage,
tordu magnétique, nouveau réac, brute pas nette,
fêlé de la côte, arriéré breton,
anagramme du naturel, fouteur de pression, satellite collant,
gendre grisonnant, tiers de Marcel, goinfre hormonal ».
Les aléas de
l'identité III
Jamais un coup de dé n'abolira le hasard de l'identité,
l'accident qui fait qu'on est (qu'on naît !) celui
qu'on est et pas un autre, et aussi le fait qu'on est une variation
d'un moule identique. Vive la ressemblance !
Tag de salon

Rien ne fait moins « salon » qu'un tag,
on en conviendra. Mais la rencontre des contraires peut se révéler
stérile, ne rejaillir sur rien de fort, de poétique,
d'inédit, se réduire à ce qu'elle est, ne
pas « fonctionner ». A quoi cela tient-il ?
Si l'idée n'était pas mauvaise, la réalisation
laisse certainement à désirer. Ou était-ce
l'idée qui était un peu facile ? Une loeuvrette
non aboutie en tout cas, à part le titre. Rien qu'à
cause du titre, je la recommencerai peut-être un jour, si
l'occasion se présente.
La plaie sublimée

L'histoire raconte que j'ai arrêté d'écrire
faute d'éditeur pour mon troisième roman. Ce n'est
pas tout à fait exact : j'avais déjà
commencé à faire des loeuvrettes et j'ai aussi écrit
encore un peu après. Mais la « version officielle »
a pour elle d'être simple, rationnelle et émouvante.
L'ennui, avec la vérité, c'est qu'elle ne tient
jamais en deux mots, ne tient même jamais debout. On continuera
donc à dire que la plume s'est cassée à la
dernière page d'un roman génial, qui était
truffé de grelots.
Hugo jeune par Rodin
enfant

Mes deux romans publiés et sauvés in extremis
du pilon offrent une matière première délicieusement
chargée pour des loeuvrettes. Pourquoi ne pas en faire
une sculpture, par exemple, représentant Victor Hugo tant
qu'on y est et puisque je n'y suis plus, précisément ?
Le résultat ne fut pas du goût de mon impitoyable
moitié. « Ce n'est clairement pas un Rodin ! »
assura-t-elle, perfide. Sans me laisser démonter, je lui
rétorquai : « Mais peut-être un Rodin
jeune ! »
Normatyl
A l'heure
où la rigueur comprime les budgets sociaux, les prisons
sont engorgées, l'autorité parentale se délite,
l'école est en crise permanente et la religion n'est plus
ce qu'elle était, à l'heure surtout où, face
à la perspective inquiétante d'une société
composée de plus en plus d' « assistés »
en tous genres, il s'agit de se prendre en main, pourquoi ne pas
faire appel au pion envieux, au flic tatillon, au curé
moralisateur, au lâche collabo, au vieil aigri, au pisse-froid,
au rabat-joie, au petit bourgeois, au traître, au bourreau,
au larbin, au frileux, au cynique, au désespéré,
qui sommeillent en chacun ? Et si un médicament suffit
à l'affaire...
Laurent
d'Ursel
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