Brouillon pour une confidence – Roger Caillois

Ne me demande pas toutes choses que j’ai sues

qui étaient simples alors et qui ne le sont plus,
ramifiées lentement dans l’écheveau des songes
et qui m’étouffent aujourd’hui
inextricables et nombreuses,
comme une chevelure et comme la mémoire

Je me sens proche de ces héros,
un peu absurdes, sinon contradictoires,
celui qui aveugla dans un arbre durci au feu
un berger gigantesque et monoculaire,
et qui pour la circonstance prétendit se nommer Personne
ou cet autre qui circulait dans les mers dans un fuseau d’acier
qui fuyait les hommes et qui emportait néanmoins avec lui
leur savoir dans une bibliothèque
Il se faisait aussi appeler Personne
mais en latin et précédé du titre de capitaine
non pas au long cours, mais je suppose à fond perdu ou gagné
Je me sens à mon tour encombré et solitaire
confondant la légende et la grammaire et le grimoire
la grâce et la grappe, la grimace et la gloire

Il ne me reste que des notions d’usage scolaire
non pas l’article de la mort dont l’énigme toujours m’étonnait
mais l’article de l’adjectif, du pronom et du verbe
Me voici porté à estimer toutes les parties du discours
également un peu mystérieuses et menaçantes,
le plus-que-parfait, le futur simple,
même pas le féminin pluriel
ou bien la peine commuée, le pardon de la loi,
je souhaite des choses folles qui ont l’allure de proverbe
un vain attelage pour les chevaux du ciel
ou des manteaux de prix pour les mendiants du roi

Je m’appareille à présent à ces errants des fables
je sais bien qu’ils trouvaient un orgueil dans leur anonymat
et qu’ils s’affirmaient plus que jamais
en disparaissant derrière leur ruse
Mais pour moi, ceux qui ont anticipé de redevenir personne,
ils avaient leur raison d’effacer leur histoire
sous un pseudonyme ingénieux et propice
Je n’en ai pas besoin, je m’efface de moi-même sans en pouvoir mais
par dissipation ou dessiccation naturelle
Comme nuée dans le vent ou flache au soleil

1974-1978

Brouillon pour une confidence est extrait de :
Les Cahiers de Chronos, Roger Caillois (sous la direction de Jean-Clarence Lambert), Paris, 1991, Editions de la Différence, p.13.

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