La Fabrique du paysage

 

Une histoire de petites touches

 

Un de mes collègues m’a donné récemment l’opportunité de photocopier ses photocopies d’un livre depuis longtemps épuisé et devenu introuvable. Il s’agit du livre d’un poète dont j’ai déjà cité un texte sur PASSADO, à propos d’un flingue. Son nom est Francis Ponge. Un de ses poèmes s’appelle « Le pré ». Figurez-vous qu’il y a travaillé pendant un peu plus de quatre ans. Disons plutôt que, durant cette période, il a donné régulièrement à ce poème de petites touches qui lui ont permis de finaliser provisoirement quelque chose vers 1964.

Ce cheminement par petites touches, la collection des feuillets accumulés avec les années, a donné un livre intitulé « La fabrique du pré ». La lecture que j’en ai faite, fraîchement terminée, m’a fait penser au rythme de PASSADO, à ce mouvement d’élaboration d’un dialogue par petites touches, de feuillets électroniques en feuillets électroniques, où apparaissent peu à peu, de fois en fois, des fragments de réponses à de vastes questions. J’ai donc eu envie, pour conclure le thème du temps et des rythmes, d’écrire quelque chose autour de « La fabrique du paysage ».

Le mot « paysage » trouve son origine dans le mot « pays ».

PAYS : d’abord canton ou territoire, le mot a pris au XVIIe le sens de « personne du même pays ». « Pays est aussi un salut de gueux, un nom dont ils s’appellent l’un l’autre quand ils sont du même pays », écrit un certain Furetière en 1690. Le mot « Paysage » apparaît plus tard dans le vocabulaire de la peinture.

Pourquoi reprendre un tel terme pour PASSADO? D’abord parce que tous les participants, au sens de Furetière, sont des « personnes du même pays » de par le fait qu’ils se retrouvent dans un même espace. Cet espace, ils le sillonnent par des sentiers d’écriture, de création, qui peu à peu peignent le paysage. En effet, dans ce qui s’écrit, parfois même des couleurs apparaissent.

Le paysage, au sens où je l’entend ici, je le définirais comme ce qui se voit au dehors de ce qui se passe au dedans de soi. La vision du dehors permet de structurer ce qui arrive à l’intérieur. La vision, ce serait la manière dont chacun, avec son style, peut écrire ce qu’il vit, s’approcher par petites touches – et pas seulement celles de son clavier – de ce qu’il vit.

Dans les échanges de cette période, un participant a fait mention d’un pays particulier : the pays of the legumeeeeeees… Cela peut-il nous donner une indication sur la fabrique du paysage de PASSADO?

Cela indique en tout cas une direction, celle du potager, et dans le potager, la terre, et sous la terre la masse en fusion, l’informe bouillonnant, celui qui donne lieu à l’éruption volcanique. Des remous de l’éruption, du refroidissement de la lave naît un paysage. Dans ses formes et ses couleurs se tracent les passages. Et puis, dans un potager, on plante quelque chose de son identité, en même temps qu’un décor se plante : je me plante une fois sur trois au moment de signer…, écrivait une participante.

Je me suis dit qu’il devait être possible de retrouver la mise en place d’un paysage sur PASSADO, depuis les éruptions, en passant par les formes se constituant, durcissant, se colorant, les sentiers se cheminant pour arriver au dessin d’un horizon au-delà du paysage. Mon texte est ainsi émaillé de petites touches extraites des messados.

En matière d’éruptions, les interventions indiquent des limitent parfois proche de la mort, ainsi que la position dans l’espace : le haut, le bas, le près, le loin, l’horizontal et le vertical.

Tu vas te retrouver encore plus bas qu’avant, mais peut-être est-ce ce que tu veux, voir jusqu’où tu peux aller, te retrouver à l’extrême limite de la vie et de la mort…Il y a quelquechose de réconfortant dans la dépression, c’est vrai, « toujours plus bas » est une expérience étrange, intéressante même

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L’INDESCRIPTIBLE ET L’IRREPARABLE S’EST PRODUIT: j’ai senti com si mon âme se dissociait de mon corps… une angoisse d’une violence extrême…je n’étais plus moi, je n’étais plus personne, je n’existais plus. J’ai essayé de me ressaisir, je msuis dit: no problemo, vais me calmer et aller me coucher. Au moment où je m’étandais sur le matelas je croyais m’enfoncer dans un précipice sans fin et mourir, tout simplement… J’ai été dans la salle de bain (j’aimerais trouver les mots pour exprimer la violence de cette crise d’angoisse mais y en a pas!), j’ai pris une douche froide en espérant que ca allait me calmer. Que dalle!

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J’evite aussi les idees noires…le suicide;… Zen… je bouffe a crever pour l’instant, I-N-C-R-O-Y-A-B-L-E…

mais c pas grave, TOUT va bien koi qu’il arrive.

 » Je bascule a l’horizontale, demissione ma vie verticale, ma pensée se fige, animale… ABANDON DU MOI…. PLUS D’ÉMOI… »

Aussi simple que ca…

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je connais ce sentiment de solitude. Dans ces moments là en général je laisse « le niveau monter » jusqu’à ce que finnalement je fasse quelquechose de complètement stupide, genre pleurer en cours de chimie, me coucher sur le trottoir pour regarder le ciel, jusqu’a ce qu’un charitable inconnu vienne me ramasser…

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Quelque chose commence à se faire sentir, et l’autre, bien entendu inconnu, apparaît. Pour décrire ce qui se montre, difficile de trouver les mots.

Le même sentiment bien caractéristique: l’impression que mon âme est discociée de mon corps, l’impression de ne plus être moi, de ne plus être personne, de ne plus exister. C’est très subjectif mais c’est les seuls mots que je trouve…

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la douleur physique est un moyen de sentir la vie qui nous traverse.
Mais moi c’est plutôt le contraire, quand je déprime et que « par hasard » je me retrouve à me griffer, couper, etc, je ne sens pas la douleur. Je le fais pour que quelqu’un me dise d’arrêter. juste un moyen d’attirer l’attention quoi ! c’est TELLEMENT adolescent, je sais…

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Aux limites, des traces apparaissent :

je lui est donnée une chiffle qui a laissée une trasse

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en vacnaces je déprime beaucoup plus (ca donne naissance à pleins de jolis dessins ou textes…) et a l’école je ne vis pas vraiment, je me contente de regarder passer les jours qui se ressemblent tous…

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La seule couleur présente semble être le noir :

On s’est fumé un joint en regardant le ciel noir, moi m’étouffant à chaque inspiration

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Ensuite le noir s’éclaircit, quand c’est la vie qui fait limite en même temps que le corps se fait sentir et prend des couleurs (la condensation du noir se « dégrade » à travers le rêve). Les côtés s’équilibrent.

Le corps humain a une capacité de regeneration hors du commun. mes entailles sont refermées et maintenant l’infection se dissipe. elles sont passées du noir vers une couleur un peu plus clair.
pourquoi notre esprit n’est t il pas comme cela? pourquoi à la moindre entaille que nous nous faisons à cet endroit, pouquoi doit t il s infecter et laisser suinter le mal de nos vie tel du pus. notre corps n’est juste qu’un réceptacle.

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(on m’a enlevé les dents de sagess aujourd’hui, j’ai deux bleus partout (bras et main compris, pas juste les machoîres)

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malgré des machoires enflées et de couleur bleu-grise, je vais tres bien

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Après être passé par le bleu schtroumpf hier soir, mes mâchoires ont repris une couleur grise-violette (c’est charmant !), et les deux côtés ont fini par s’équilibrer aussi, donc je ne suis plus asymétrique.

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et puis meme sans souvenir , il n’y aurais pas de reve , sans reve , l’homme ne pourrais survivre.

arf et je m’amuse a faire des dégradée a l’ecoline ! … Ouais ben on peut mieux faire hein 😀

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Les sentiments flous et obscurs donnent envie d’y voir plus clair. Le regard est très mobilisé, mais les mots ne suivent pas, de la bouche de l’un à l’oreille de l’autre.

humph… je parle dans le vent mouarf.

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je voudrais m’excuse d’ecrire des chose fausse et qui n’ont aucun sens.

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j ai peur de l abandon. me retrouver comme une vieille chaussette…

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arf… nan la deprime ne fait pas vivre… par contre on sent que l on vit avec la deprime… ya une nuance… => vivre pour la deprime ou faire sortir la vie et la sentir grace a la deprime… tu comprends mieux? (bien que je ne suis pas encore sur de ce que je dit)

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j’attend une reponse ( et pas une reponse qui donne une nouvelle question comme a l’habitude ici ) … hu hu hu … r e m l k j d s h g p o s y p o i w h f d l i g y d i f y l f i u y g o i y f l i d g y i u d r y g i u f d y i e t m e r d e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e e je pete un cable moi

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Alors on se met à chercher, en regardant au dehors. Il y a un départ vers quelque chose de tout aussi indéfinissable que ce qu’il y a au dedans de soi, le mouvement fait bouger les corps, un langage naît.
On s’est allongée toute les deux sur mon lit, on était bien partie

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La musique fait battre mon coeur.Je la chante,la dance,l’écris,parfois,la dessine.Quand je mets de la musique dans le lecteur,toute ma vie change subittement et un sentiment m’envahie,c’est comme un exces de joies,quelque chose qui fait que je dois bouger mon corps.

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On est pas sur de ce qu’on voit et on ne trouve pas les mots pour le dire. On essaye d’en conclure quelque chose. Y a-t-il une norme?

J’ai rencontré un mec avec « des yeux brûlant de fanatique » (c’était très bizarre et fascinant à la fois…Il était ptêtre bourré ou défoncé, pasque personne peut avoir des yeux comme ca naturellement, si ?)

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Au faite,j’ai du mal à lui parler car je n’ai jamais accosté un type que par le regard,comme je le disais,au part avant,c’est toujours,dès qu’un mec me voit,qu’il accoure presque en rempant.

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c est une fille geniale. (pourrais t on mettre un mot sur tout ca?)

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on me dit souvent que c’est dans ma tete que je m’immagine certaines choses…je conclus moi-meme apres ce que j’ai pu voir et on me dit que je vois la vie beaucoups trop de facon romanesque,comme dans un livre ou dans un film…

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parfois je vois des trucs dans l humain ou dans le sens de .. la vie qui sont normaux et qui pourtant me perturbent comme si ils etaient inappropriés. je parle des tits trucs de la vie courrante… (et pourtant je n ai aucun exemple qui me vient pour l instant.. et peut etre aussi que je ne sais meme plus ce que je dis).

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Parfois ce ne sont que des tâches qui apparaissent. Elles semblent empêcher qu’un paysage se dessinent, que la parole trace :

je me tape des trips « c’est la toute dernière fois que je vois telle personne, que je vois cette tache sur le mur de la classe de math, etc… »

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il attendait que je parle.. je savais pas quoi dire donc le resultat etait que parfois je petais pas un mot et il pensait que je reflechissais.. alors que je regarde l intérupteur, la tache sur le mur ou les taches brunes sur le plafond…

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On interprète, on tente de voir dans ce qui se reflète dans les yeux des autres :

(un sourire, des paillettes dans les yeux…Tout autant de signes qui ne sont pas des promesses, mais peuvent être interpretés comme telles, si c’est ce que le mâle cherche à voir.)

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c pas la forme…jme sens mal jose m plus mettre le pied dehors, me sens moche et grosse… les autres disent ke c pas vrai mais c ds ma tête…

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Et on donne le change.

Aussi non,j’essaye de faire la bien heureuse à l’école avec mon type(un gas de5ème trop canon,le plus populaire de l’école)mais en vrai,le soir,je pleure de tout mon corp

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Mais toujours, dans tout ce qui s’écrit, chacun essaye de dire et le paysage se constitue.

en fait je ne sais pas comment expliker cela.. comment expliker ce sentiment. imaginez une montagne… de la neige partout. le silence.. sauf le bruit du vent. il vibre. on l entend. il n y a personne. un univers polaire desertique. on distingue des sons aigus caracteristiques.. des sifflements. c est bizare. j aime ca. pas facile de decrire l atmosphere particuliere.

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J’ai jamais dis que tu vivais dans un monde parallèle…En fait ptetre que si, peut-etre qu’on vit tous dans des mondes parallèles parcequ’on vit dans le même monde, mais on le ressent différement.

On s’y lance non sans risque et l’écriture trace ses sentiers. L’espace se parcours.

parrait que lorsque on se situe pres a le faire, on ressent une pulsion dans le sang, comme quand on a l’intention de faire quelques chose dont on a jamais ose avant (je pense a moi qui a peur du saut a la perche (c debile mais c po grave), je cours pour sauter, avec ma perche mais juste avant le saut, je m’arrête et je me casse la gueule…) ben c la meme chose… si je le fais au moment ou j’ai la pulsion, ca va mais si je m’arrête à la seconde avant, ben c foutu et on le fait pas… quand la pulsion est partie, c fini…

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suffit de se lancer et accepter ce que l on est.

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lacher des paroles sans aucun sens sauf lorsque on les ecrits.

j aimerais tout effacer de ma vie

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Mais surtout, écrit. Ecrit comment tu te sens, aie toujours un bloc de feuille et un bic sur toi, pour pouvoir a tout moment, écrire pour stopper le début de la descente…

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quand ca va pas je marque. ecrire permet de se decharger.

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Non sans scrupules…

 

doit-on vraiament reflechir a notre situation pour etre plus apte a savoir « que faire »,ou plutot,nous laisser prendre par le courant de la vie sans meme faire attention si on est en train de couler ou pas?

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Je sais pas qu’est ce que je suis en train d’écrire. j’ai mal aux yeux, je suis pas habituée à pleurer…

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si je commence,je ne m’arreterai pas,je taperai des lignes et des lignes,je me defoulerai,et pusi j’irai me coucher,completement deprimee et je me leverai le lendemain avec les yeux tous gonfles…alors non,ce soir personne ne me donnera envie de faire ca

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Je veux juste dire qu’il faut pas prendre tout au mots a mots…
voilà, sinon rien de neuf sous le soleil, sauf que j’ai eu une nouvelle « crise » comme j’appelle « ça », ce mercredi avec tout le tralala habituel, mais bon g pas envie d’en parler…

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faut prendre ce message avec recul mais comme presqu’à chaque fois…

L’écriture vient prendre sa place, découper le paysage. Une rêverie peut naître sur ce qu’on était, ce qu’on voudrait être, ce qu’on voudrait que les autres comprennent.

j’allume ma clope , je m’installe dans un rayon de soleil , Boris idem on cause de tout et de rien ( enfaite on causeais des 4 cavaliers de l’apocalypse dans la bible pdts que les autres causais de hip hop yooo!).

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je trouve déja cool le fait que tu ais des couleurs dans ta vie, c est joli le violet nan?
c est marrant chez toi, tu aimes l asymetrie.. bcp de gens preferent la symetrie, une approche de la perfection, un endroit ou le chaos n a plus sa place… une pierre parfaitement ronde par exemple est impossible a trouver dans la nature et je suis sur que si elle existerait, la personne qui l aurait trouvée en ferrait un fétiche.

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L’écriture vient prendre sa place, découper le paysage. Une rêverie peut naître sur ce qu’on était, ce qu’on voudrait être, ce qu’on voudrait que les autres comprennent. …il a fait apparaitre un Ange aux ailes déchus de

leurs plumes,il m’a tendu la main et a pris mon coeur…

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J’ai le coeur compressé, ecrasé, bouffé,pietiné ou je ne sais quoi encore…
je voudrai me laisser m’en aller…

….hurler,
….pleurer,
…mourrir

PARTIR…

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Le PARTIR suppose un horizon. La vision d’un horizon, une mise en chemin parfois douloureuse et la promesse d’un nouveau paysage… à fabriquer… par petites touches…

…comme Nicolas Bouvier, poète voyageur, dans un livre au titre évocateur : « L’usage du monde ». A travers son écriture, il tente de peindre les paysages qu’il a vu à travers la manière dont il les a senti, de se retrouver lui-même dans ce qu’il voit. Dans ce passage, nous nous trouvons à la fin du livre, à la fin d’un voyage, devant un horizon au-delà duquel déjà un nouveau paysage se fait sentir, Nicolas Bouvier contemple des montagnes afghanes en fumant un narghileh :

J’ai passé une bonne heure immobile, saoulé par ce paysage apollinien. Devant cette prodigieuse enclume de terre et de roc, le monde de l’anecdote était comme aboli. L’étendue de montagne, le ciel clair de décembre, la tiédeur de midi, le grésillement du narghileh et jusqu’au sous qui sonnait dans ma poche, devenaient les éléments d’une pièce où j’étais venu, à travers bien des obstacles, tenir mon rôle à temps. (…)

Mais dix ans de voyage n’aurait pu payer cela.

Ce jour-là, j’ai bien cru tenir quelque chose et que ma vie s’en trouverait changée. Mais rien de cette nature n’est définitivement acquis. Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs. Puis se retire, et vous replace devant ce vide qu’on porte en soi, devant cette espèce d’insuffisance centrale de l’âme qu’il faut bien apprendre à côtoyer, à combattre, et qui, paradoxalement, est peut-être notre moteur le plus sûr.
Repris mon passeport paraphé et quitté l’Afghanistan. Il m’en coûtait. Sur les deux versants du col la route est bonne. Les jours de vent d’est, bien avant le sommet, le voyageur reçoit par bouffées l’odeur mûre et brûlée du continent indien…

Nicolas Bouvier, L’usage du monde, Paris, La Découverte, 1985, pp.372-373

Ce don d’un paysage – où le dehors se mêle au dedans – donne envie de dire merci. C’est l’occasion de remercier chacun des voyageurs de PASSADO de venir ainsi « tenir leur rôle » avec ce qu’ils ont dans les poches, dans le nez et dans les tripes pour tenter, avec les autres de se constituer un horizon.

TF

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