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Ballons rouges et feuille blanche

« A quoi ça sert Passado ? » nous demandait un participant. Voici quelques éléments de réponses glanés çà et là dans les échanges, et comment je les ai lus.

A tenter de renverser une pente destructrice en jet créateur : « (…) Essaye de mettre ton énergie de désespoir dans quelque chose de créatif, genre des dessins, des textes, ou essaye d’apprendre un instrument de musique, pour le côté réconfortant de tenir une guitare ou quelque chose du genre dans tes bras… Mais surtout, écrit. Ecrit comment tu te sens, aie toujours un bloc de feuille et un bic sur toi, pour pouvoir à tout moment, écrire pour stopper le début de la descente… »

Ecrire pour déposer, pour partager, et peut-être voir des choses autrement : « J’ai découvert Passado qui m’a aidé à comprendre qu’il fallait que j’arrête de le voir. » Ecrire aux autres parce que ça les rend présents : « … Vous parliez un moment de ce besoin d’écrire et c’est pour cela que j’ai dit que vous me manquiez, plus d’endroit où écrire… l’horreur quoi. Alors je me suis remise un peu à écrire dans mon journal… mais il y a toujours un manque… »

Parfois, Passado ça sert « à lâcher des paroles sans aucun sens sauf lorsqu’on les écrits… », ou à permettre « un véritable débat sur ‘les choses de la vie’… », pour « se vider… vider sa tête (ce qui) est le principal », pour se dépouiller, comme si le site était « une sorte d’exutoire, tout ce que j’ai en tête je le fous ici… quand ça va pas je marque. Ecrire permet de se décharger, on y parle de tout… ».

Mais ce n’est pas sans se risquer, ni donc sans attente. Ce n’est pas gratuit, et c’est un engagement ! « Je crois pas qu’en voyant tout le monde déjà présent, je vais encore m’amuser a balancer ce que je pense. Ces gens viennent, font acte de présence et ensuite ne donnent plus signe de vie… », car « un forum où tout le monde parle pour ne rien dire est invivable et fait perdre l’identité du forum et son intérêt. » Ainsi Passado devient à la faveur des échanges un nom pour la trace d’un passage dans lequel s’engager.

Lâchers de paroles comme lâchers de ballons. Comme va l’objet qui s’envole, balloté dans le ciel vers un ailleurs, ces paroles vont sur l’Espace d’échanges, au gré du souffle porté par les messages. Va vers où tu dessines la promesse d’un voyage ! « Signe laissé » en secret de ce que j’ai d’intime, confié à un espace qui en conserve la trace pour soi et pour tous, ou de ce que l’on ne veut pas oublier, de cet instant où l’on s’est dit « que tu n’as que 16 ans, que tu as toute la vie devant toi, que bientôt, tu pourras t’enfuir de ce qui ne te plaît pas (du style ta très chère belle-mère)… Rien ne peut devenir une habitude, regarde dans les livres il y a toujours un élément modificateur, toujours quelque chose qui vient tout changer… J’ai envie de te dire de Faire de ta vie un rêve et d’un rêve, une réalité ; de penser à plus tard… » Car dit l’envoi d’un autre : « Même sans souvenir, il n’y aurait pas de rêve, sans rêve, l’homme ne pourrait pas survivre ».

Au nom de quoi la vie, au nom de qui ? Quel serait cet « élément modificateur », qui ferait qu’on se dépasse, que ça change ? « Peut-être que si tu as tout effacé pour recommencer à zéro, peut-être aurait-il fallu le faire entièrement… c’est un avis personnel. Un de ces jours je vais devoir effacer mon identité du net et tout recommencer, car ça devient lourd pour moi. Peut-être qu’avec beaucoup de courage, tu as le moyen de te défaire de tout cela. » L’un « ‘attend qu’on lui vide sa cargaison’ », un autre lance « J’aimerais tout effacer de ma vie ». Il y a des choses inscrites, dont on voudrait se débarrasser, des sortes de scories, de déchets qu’on traîne, une espèce de poux qui s’agrippent, pour lesquels on cherche l’insecticide, ou « l’incesticide », comme l’évoque le titre d’une chanson citée.

Cette envie parfois pressante à l’intérieur de vouloir tout effacer, d’être dans un « univers polaire désertique, sans personne », pour que la vie soit une invention. Découvrir la source « irremplaçable, non parce qu’on est soi-même, mais parce qu’on a trouvé, en soi-même, le point actif, celui qui nous sépare de notre fatigue et de notre monotonie intime. (…) Un point actif qui fait qu’on a le sentiment d’un ailleurs, d’un autrement, … « … je pense sincèrement que rien n’est inscrit, que tout peut changer… Tu ne vois pas ta vie plus tard, peut-être que tu ne la vois pas ici et maintenant, mais peut-être dans un autre pays,… ».

Si « c’est quand même un peu con de parler de fatalité… rien n’est écrit », c’est que l’histoire est la nôtre, à raconter, à écrire, à faire. « Fatalité, destin… cela se rapproche, d’abord, c’est quoi le destin ? C’est croire comme un mouton que tout est déjà écrit, les musulmans croient cela je crois (huhuhu intéressant hein ?). En fait, quand je parle de fatalité, c’est plutôt le sort qui s’acharne… ne plus rien faire et être amorphe, c’est éviter les ‘problèmes postérieurs à nos actes présents’… je sais, cela commence à être compliqué. On peut peut-être placer la vie sur une ligne si le destin est tracé… Dans ce cas, rien ne sert de lutter, car tout est déjà écrit… mais est-il écrit que nous devons nous laisser aller ? A réfléchir… ». Mais parfois « Ca y est, j’ai peur du syndrome de la page blanche… ne plus savoir quoi dire ici sur le forum…arf ». La page préserve aussi sa blancheur.

Le vide du ciel et le blanc de la feuille font comme ça images d’un « lointain intérieur », lieu qui échappe et d’où vient un appel :

ENTRE CENTRE ET ABSENCE

C’était à l’aurore d’une convalescence, la mienne sans doute, qui sait ? Qui sait ? Brouillard ! Brouillard ! On est si exposé, on est tout ce qu’il y a de plus exposé…
« Médicastres infâmes, me disais-je, vous écrasez en moi l’homme que je désaltère. »

C’était à la porte d’une longue angoisse. Automne ! Automne ! Fatigue ! J’attendais du côté « vomir », j’attendais, j’entendais au loin ma caravane échelonnée, peinant vers moi, patinant, s’enlisant, sable ! sable !
C’était le soir, le soir de l’angoisse, le soir gagne, implacable halage. « Les grues, me disais-je, rêveur, les grues qui se réjouissent de voir au loin les phares… »

C’était à la fin de la guerre des membres. Cette fois, me disais-je, je passerai, j’étais trop orgueilleux, mais cette fois je passerai, je passe… Inouïe simplicité ! Comment ne t’avais-je pas devinée ? … Sans ruse, le poulet sort parfait d’un œuf anodin…

C’était pendant l’épaississement du Grand Ecran. Je VOYAIS ! « Se peut-il, me disais-je, se peut-il vraiment ainsi qu’on se survole ? »

C’était à l’arrivée, entre centre et absence, à l’Euréka, dans le nid de bulles…

Henri Michaux, Lointain intérieur, dans Plume, Poésie, Gallimard

MH

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