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Quête d’un interlocuteur

 

 

 

Concernant le thème des lieux, j’avais tenté de suivre la manière dont un Je venait adresser ses questions, déposer son désarroi, ses malaises et ses colères. Autour des rythmes et des moments, j’ai essayé de suivre quelques traces de la circulation d’une adresse, la manière dont elle parvient ou non à destination, la façon dont elle revient à celui qui l’a déposé, l’écho qu’il va ou non en recevoir : de qui, en quel temps, selon quelles voies ?

Qu’est-ce qu’un interlocuteur ?

Allant voir la signification de “interlocuteur” dans le dictionnaire, j’ai été surpris de constater que le mot était dérivé du latin “interloqui” signifiant “interrompre“ !
Ainsi, “interloquer” signifiait anciennement « interrompre par un jugement », que l’on dénommait “interlocutoire”, c’est-à-dire « jugement prononcé avant dire droit (avant que la procédure de droit n’ait abouti) qui statue sur une mesure d’instruction ou sur un sursis en préjugeant le fond de la demande. » Interloquer consiste donc à interrompre le cours des choses prévues et à engager une parole avant d’en être sûr.
Selon son sens actuel, “interloquer“ signifie « rendre tout interdit, décontenancer, démonter ». Parfois, telle réflexion ou tel regard interloque, celui qui les capte s’en trouve “interloqué”.
Le plus étonnant est peut-être que le mot “interlocuteur“ dérivent lui aussi de “interloqui = interrompre“.

L’“interlocuteur“ désigne d’abord le « personnage qu’un écrivain introduit dans un dialogue », personnage venant en quelque sorte interrompre le déroulement de la narration pour venir scander le récit et d’introduire — parfois de force — ce qu’il a à dire.
Dans le langage courant, l’“interlocuteur“ désigne la « personne qui parle, converse avec une autre ». Mais il ne s’agit pas toujours d’une parole évidente puisqu’il s’agit précise le dictionnaire de « se faire comprendre de son interlocuteur », de se faire entendre, voire de l’interloquer par ce qu’on a à dire afin qu’il arrête de penser toujours dans ses propres rails. L’interlocuteur pourrait être parfois celui qui vient rompre le “tourner en rond“, voire le “tourner fou”, de la solitude. Bloy écrit qu’ « À défaut d’interlocuteur, elle se parlait à elle-même », comme si la défaillance de l’interlocution renvoyait son personnage à l’autoréférence et aux directions indécidables passées en revue dans l’espace clos de sa solitude.
Selon la signification du mot, la personne qui entre en dialogue n’est pas d’emblée un interlocuteur, elle le devient lorsqu’elle se fait reconnaître. Le dictionnaire précise qu’une personne n’est un “interlocuteur valable“ que si elle est « jugée assez représentative pour qu’on accepte d’engager avec elle une négociation », qu’on accepte d’être interrompu par elle.
Des différentes significations des mots dérivés de “interloqui“, on pourrait dire qu’une véritable “interlocution“ n’est pas une communication directe mais un dialogue compliqué qui commence d’abord par interloquer l’autre avant qu’il ne puisse répondre et se faire reconnaître comme un interlocuteur. Ce n’est qu’alors que peut s’engager une négociation avec lui ; et, grâce à cette interlocution, la solitude se brise pour donner lieu à la rencontre.

L’interlocuteur du poète

Avant de laisser quelques traces des échanges, je vous propose un détour par un texte intitulé “De l’interlocuteur” d’un poète Ossip Mandelstam. Il s’interroge sur la manière dont un poète cherche son interlocuteur. Il part du constat que le poète semble anormal aux gens ordinaires, parce qu’il ne parle pas à ses voisins à côté de lui. Mais il refuse de considérer que le poète serait comme le “fou” qui lui ne semble s’adresser à personne et qui effraie par son regard vide qui ne voit rien. Mandelstam affirme que, si le poète ne s’adresse à personne en particulier, s’il s’écarte du monde, il cherche cependant toujours un véritable interlocuteur.
« Avec qui parle-t-il donc, le poète ? […] Chacun a des amis. Pourquoi le poète, lui, n’a-t-il pas la possibilité de s’adresser à ceux qu’il aime, à ceux qui lui sont naturellement proches ? »
Afin de répondre à cette question, Mandelstam fait référence à un autre poète Baratynski pour raconter une histoire de bouteille lancée à la mer et récoltée sur une plage du cœur :
« Au moment critique, un navigateur jette dans les eaux de l’océan une bouteille cachetée contenant son nom et la description de sa destinée. Au bout de longues années, errant dans les dunes, je la trouve dans le sable, je lis la lettre, j’apprends la date de l’événement, etc.

J’avais le droit de le faire. Je n’ai pas décacheté une lettre destinée à autrui,
la lettre enfermée dans la bouteille est adressée à celui qui la trouvera,
c’est moi qui l’ai trouvée, donc j’en suis le destinataire secret. »
Mandelstam explique alors sa conception de l’interlocution par bouteille à la mer interposée :
« Dans le fait de jeter la bouteille (lettre ou poème) dans les flots, … il y a deux moments exprimés avec une égale netteté :

– elle n’est adressée à personne en particulier de manière définie
– Néanmoins, elle a un destinataire : celui qui remarquera la bouteille par hasard dans le sable (le lecteur) qui frissonnera alors de ce tremblement de joie et d’épouvante qui se produit lorsqu’on l’interpelle de manière inattendue par son nom. »
Ainsi, le poète adresse son poème comme une bouteille à la mer, ne sachant pas qui va la lire mais espérant au plus haut point qu’elle soit lue un jour. Celui qui deviendra l’interlocuteur est celui qui ramassera cette bouteille, se sentant concerné par son message, ayant l’impression que c’est pour lui que ce message à été écrit. Et chacun peut se sentir libre de recueillir le message qu’il a ainsi reçu un peu par hasard, et en s’autorisant ainsi il devient l’interlocuteur valable.
Le poète s’adresse à Personne, c’est-à-dire qu’il ne s’adresse pas à quelqu’un en particulier, mais il n’abandonne pas et reste sans relâche en quête de son interlocuteur, de celui sans lequel sa poésie ne serait que lettre morte, labeur infini de la solitude.
Le double mouvement d’une telle interlocution en fait une rencontre improbable et à distance, avec l’habitant d’une planète étrangère qui a capté le signal.

Détours et rythmes d’une interlocution plurielle

Je me suis alors demandé si les échanges sur “passado” n’avaient pas quelques similitudes avec cette manière qu’a le poète de chercher et de trouver un interlocuteur. Une telle ressemblance n’explique bien sûr pas tous les messages, mais parfois l’un ou l’autre participant peut adresser des messages qui ressemblent à des bouteilles lancées, missives qui d’abord étonnent ou interloquent les autres, et puis certains se sentent tout à coup concernés et répondent même si le message ne leur était pas initialement destiné ; le premier reçoit alors un écho, et trouve peut-être l’interlocuteur qu’il cherchait.
Ainsi, tel participant peut adresser sur l’espace sa déception de retomber toujours dans les mêmes expériences douloureuses, évoquant comment il a découvert « ce que signifie “aimer” », comment cela lui a redonné espoir au moment où il ne s’y attendait plus, comment ensuite le « rêve s’est terminé abruptement » et le vide s’est fait cruellement sentir, d’autant plus qu’il lui était alors impossible d’oublier celle qui « avait même réussi à le faire pleurer». La succession de la découverte et de la perte lui apparaît impossible à supporter dans la solitude, il cherche d’abord à se faire mal pour oublier sa douleur et se couper de l’insupportable, et puis… il écrit sur “passado” !

Ne cherche-t-il un interlocuteur ? Ne ressent-il pas le besoin de se faire comprendre par d’autres que les personnes qui lui sont habituellement proches ? N’est-ce pas vers des inconnus qu’il lance son « appel à l’aide », sa demande de « trouvez une raison de rester » ? En lançant sa bouteille n’est-il pas en quête de quelqu’un qui pourrait se laisser d’abord interloquer, pour pouvoir ensuite montrer qu’il a accusé réception, qu’il a “compris”, et peut-être partager une situation dans laquelle il trouve une analogie. Par un telle médiation, il pourrait être possible d’« entrevoir » comment traverser le vertige de la perte afin de pouvoir reprendre le rythme de la vie.

Face à une telle bouteille, les réactions sont diverses. Un animateur essaie de mettre des mots sur « ces extrêmes ! » et la manière dont « la douleur (de l’amour) ressemble peut-être aussi à une demande faite à la vie d’inventer ». Et si l’amour c’est la vie, et que l’amour fait souffrir faut-il pour autant « en conclure ne plus vouloir d’amour ? ». « Ne plus vouloir aimer ou être aimé ressemble à vouloir s’en protéger. »
La bouteille éveille de tout autres sentiments chez un autre participant qui craint que le premier se fasse irrémédiablement du mal par désespoir. Il peut alors adressé son inquiétude à tous en disant que le message de détresse n’est pas « une simple bouteille avec un message, mais plutôt une demande qui nous vient d’encore plus profond que vous-même. » et à laquelle il faut absolument répondre.

La même bouteille trouve encore un écho différent auprès d’une participante qui se risque à partager ses propres interrogations sentimentales et ses propres surprises face à ses manières de réagir vis-à-vis des autres. En même temps, elle interpelle le premier sur la manière dont toutes ses actions semblent viser à tester ses limites. Elle propose aussi pistes et astuces afin d’aider à traverser les temps creux des cycles de la vie : « mettre son énergie de désespoir dans quelque chose de créatif… avoir toujours un bloc de feuille et un bic sur soi, pour pouvoir à tout moment écrire afin de stopper le début de la descente… apprendre un instrument de musique pour le côté réconfortant de tenir une guitare dans ses bras ». Face à une telle réaction, le premier vient faire écho en retour, reconnaissant la justesse de la remarque, interrogeant celle qui le questionne, et ainsi s’amorce une interlocution.
Le dialogue ne se limite cependant pas à un échange entre deux participants : il est ouvert en direction de chacun et d’autres peuvent se sentir tout à coup concernés. C’est ainsi qu’une nouvelle participante se risque à entrer dans le dialogue : « Ok, vous allez peut-être me dire que ça se fait pas de répondre à un message qui est pas pour moi, mais je me sens concernée par ce que tu dis à un tel propos du… ». Mais bien sûr ça se fait de répondre à ce qui ne nous est pas explicitement adressé ! Chacun est libre de s’engager dans les échanges à partir de ce qui l’interpelle, choisissant ainsi de devenir un nouvel interlocuteur. Celle qui s’est ainsi risquée vient à son tour faire écho en témoignant de sa propre histoire, de la manière dont elle aussi s’est sentie entraînée dans des malaises croissants jusqu’à ce que « l’indescriptible et l’irréparable se produisent ». Elle aussi s’est retrouvée seule avec une expérience pénible, hésitant à interpeller ses proches, ressentant alors la nécessité d’adresser sa détresse à d’autres.
Ainsi, tous les messages s’adressent à chacun, c’est-à-dire à celui qui accepte de les saisir et de les ouvrir ! Un tel mode de communication me fait penser à celle qui s’établit parfois entre deux poètes. André du Bouchet a traduit en français des poèmes de Paul Celan écrit en un allemand réputé impossible à traduire. Certains ont alors accusé André du Bouchet d’avoir “mal” traduit, celui-ci a cependant maintenu qu’il en avait le droit : « Le poème, un poing fermé / libre à chacun d’en faire une main ouverte ». Sur “passado” aussi chacun ne peut-il pas s’autoriser à reprendre au bond le message par rapport auquel il se sent concerné ? Il est même essentiel que le message ait la chance d’être ramassé par un autre imprévisible. Et si l’interprétation du message n’est pas toujours celle qu’on attend, une réponse ne vaut-elle pas mieux qu’un silence ?
Durant ces derniers mois, l’interlocution n’a cependant pas été sans “passages à vide” ni sentiments d’absence de répondant. Il est arrivé qu’on s ‘y fâche, qu’on tape du pied ou qu’on adresse un «petit mail assassin» en direction des silencieux. Ces réactions ne contiennent-elles pas un espoir d’arriver à secouer les autres en les interpellant, dans l’attente d’une réaction ? Ce serait un peu comme un rappel à la vie dans les échanges, un coup de pied dans les taupinières d’un terrain vague afin d’en faire surgir de nouvelles pousses. Et en interpellant ainsi l’autre, n’est pas aussi soi-même qu’on cherche à réveiller ?

Cependant, il y a aussi à prendre garde qu’un souffle trop violent n’éteigne le feu que l’on voulait raviver ! L’interlocuteur potentiel —soi-même y compris —, même silencieux, ne devrait-il pas toujours être respecté et ménagé, car s’il est assailli brutalement, pourquoi se risquerait-il à sortir de son retrait ? Ne risque-t-il pas plutôt de rester durablement “interloqué” sans ressources ou désir de réagir ? Parfois aussi, il peut arriver à chacun de se sentir maladroit, la bousculade de l’autre peut alors apparaître comme ironique alors qu’elle se serait voulue d’humour. La communication ne peut bien sûr pas éviter tous les malentendus, mais n’est-il pas important de veiller à ce que l’écart entre chacun ne devienne une faille excessivement distendue ? Lors d’une greffe, il est requis de pratiquer une entaille dans l’écorce mais celle-ci ne doit pas être trop profonde car sinon elle empêcherait le passage de la sève. N’en va-t-il pas de même de la parole qui parfois se fait tranchante afin de trouver un interlocuteur, mais qui ne doit pas être coupante à l’extrême. L’interlocution comporte ainsi ses points de fragilité, elle est une chance qui ne peut survenir que si elle est accueillie ! Et pour cela, il est important de respecter le rythme de chacun et sa différence.
Je terminerai ces quelques remarques sur l’interlocution, en pointant comment elle peut parfois se suspendre puis reprendre après un laps de temps plus ou moins long. Ainsi, une participante revient dans les échanges après deux mois de silence, expliquant : « ça fait de longs mois que je suis plus venue, si ça se trouve tu ne te souviens même pas de moi, pas grave., je t’écris quand même ». Elle a « eu le sentiment de se vider, d’avoir fait part aux autres de son expérience douloureuse, d’avoir parlé d’un truc personnel et difficile et de n’avoir eu qu’un seul écho ! ». Cette rareté l’avait alors « vraiment dégoûtée ! d’avoir passé une nuit entière à écrire [en étant] super mal ». Sa déception avait été à la mesure de son espoir « qu’ici au moins on allait faire écho, qu’il allait y avoir un retour et puis rien… ou presque ». Et il est vrai que les attentes rencontrent parfois temporairement le silence, mais jamais tout à fait, seulement “presque“. L’important n’est-il pas alors que la déception puisse se traverser grâce à l’exemple ? Cette participante explique ainsi comment elle a pu reprendre courage en lisant le message d’un autre : « ton message m’a relancée et me donne envie de me réinvestir ». Ce n’est qu’en ayant d’abord reçu le message d’un autre que l’on trouve le courage de lancer le sien en vue de trouver par chance le répondant que l’on espère.

Notons pour conclure que la trouvaille d’un l’interlocuteur nécessite parfois un engagement “désintéressé” , dans la mesure où cela n’arrive que par “chance“, l’interlocuteur apparaissant alors comme un “don providentiel” même s’il résulte en réalité de l’avancée courageuse et hasardeuse tant de celui qui lance la bouteille que de celui qui la reçoit. Quelles qu’en soient les figures, les accidents, les passages à vide, les silences, chacun cherche son interlocuteur providentiel. Le rythme de la quête semble parfois bien étrange, puisqu’il s’agit d’abord d’“interloquer” l’autre afin d’obtenir sa réponse, puisque parfois celui qu’on n’attendait pas ramasse le message. L’essentiel serait alors d’entretenir la flamme de l’espoir qui permet de continuer et de susciter la chance que quelqu’un passant par là, puisse se laisser saisir par un message venu de plus ou moins loin. C’est en tout cas la trouvaille que l’on peut souhaiter à chacun.

AM

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