Cheminer par l’écrit

 

 

Un espace pour tous

Passado est un espace. Est-il virtuel, réel ? Grand débat, qu’Octavio Paz déplace pour nous :

CERTITUDE

Si réelle est la blanche lumière

de cette lampe, réelle

la main qui écrit, sont-ils réels

les yeux qui regardent ce qui est écrit ?

D’un mot à l’autre

ce que je dis s’évanouit.

Je sais que je suis vivant

entre deux parenthèses.

Passado est un espace. Il a déjà ce qu’on pourrait appeler ses territoires, toutes ces ramifications, ces coins et recoins. C’est vrai pour l’aspect matériel du site et du lieu qui y abrite les échanges entre adolescents ; ce l’est aussi grâce à la façon dont chacun personnellement l’arpente.

Les traces de chaque passant apportent des changements au paysage et au sentier. Le chemin se fait en marchant, écrivit Antonio Machado, poète espagnol. Mais cette parole, que nous recueillons comme un présent pour nous, a sans doute concentré, au moment de sa venue, dans l’esprit de son auteur, toute l’expérience d’un passé, une avancée à tâtonnements, tantôt riche de surprise, parfois trébuchante, souvent exhalant un parfum d’en vain. Pure supposition de ma part, qui me semble logique.

En sa langue d’origine ( El camino se hace caminando ) ce vers illustre comment c’est le verbe ( caminando ) qui recrée le nom ( camino ) à la faveur du marcheur lequel, en écrivant la phrase, se trouve lui-même nommé.

Faire le premier pas.

. écrire un poème destiné à une fille

c’est marcher aussi !

Au cours des prises de parole sur Passado, ces moments sont revécus, avec   une acuité qu’on imagine. Passado c’est, comme le proposa un animateur, du parl’écrit . Je voudrais vous en donner ici des reflets de ces derniers mois.

Rencontrer comme découvrir

En relation avec le thème en cours (Persona, Personnages), un animateur en vient à commenter ainsi un message :

Si le masque est la « persona » qui est la face voilée de la vérité de soi-même sans laquelle le rapport à l’autre serait intenable ! Et si la rencontre est la surprise de découvrir avec l’autre ce qu’on ignorait, et de pouvoir ainsi s’enrichir d’une expérience insoupçonnée ! Alors, si le masque est cela et si la rencontre est cela, ce ne serait pas si mal que Passado devienne un espace de rencontre par l’intermédiaire de l’écrit.

Toujours c’est en espérant que chacun se sente libre d’en prendre ce qu’il peut pour marquer sa différence.

 

Peut-on imaginer se déplacer sans liberté ? L’animateur de veille « accompagne » ce qui s’écrit, en disant quelque chose qui laisse l’autre libre de réagir comme il l’entend, et l’envoyeur, comme le récepteur, assurés de leurs propres pas.

Seul avec les autres

De sa lecture de l’article du VIF où elle apprenait que Passado avait gagné un Prix, une adolescente avait gardé une question, qu’elle adressa :

Qu’est ce qu’un « accompagnateur des adolescents » ?

L’animateur de veille donna son point de vue :

Accompagner c’est faire un bout de chemin avec quelqu’un au départ d’une rencontre. Quand un adolescent écrit sur PASSADO, il passe et laisse une trace de ce passage, ce faisant, il « croise » les animateurs, mais aussi les participants, qui décideront chacun d' »accompagner » ce chemin qui s’écrit au gré de leur inspiration. Et puis les directions s’écarteront et se recroiseront au fil des échanges. Dans ce sens, je dirais qu’être « accompagnateur des adolescents », c’est soutenir le chemin qui se fait, la démarche qui se dessine, quand l’opportunité se présente et aussi longtemps que cela prend sens.

Au même moment arrive T.r., inscrit dans une AMO, qui disait avoir été introduit par son « animateur » D. La première participante lui demande :

Qui est « ton animateur » ? un psy ? ou autre ?

Qu’est-ce que c’est ? ‘fin bref, si tu pouvais m’éclairer là-dessus ou quelqu’un d’autre…

 

La question sur l’accompagnateur se prolongeait par celle sur l’animateur, qui est aussi le nom donné à ceux qui assurent les veilles de Passado !

Elle poursuivit dans un autre message :

Etre « accompagné »?

Je n’aime pas du tout cette idée en fait…

C’est on nous tient la main et on nous accompagne à découvrir les choses de la vie.

Parfois, c rassurant mais c quand même frustrant… « On est plus des gosses. » Et j’en ai marre déjà que profs et père me le répètent sans cesse.

Si on est plus des gosses, ce qui est vrai alors on a pas besoin d’être accompagnée. Moi je veux foncer et tant pis si je me cogne partout, (comme maintenant en fait)…si je rate tout…si je fais plus rien de correct dans la vie.

Quoi que de toute façon, je crois que j’ai toujours pas compris ce qu’était un accompagnateur…

Ou du moins je n’en ai pas du tout la même idée que vous…

La question restait encore entière. Animateur, accompagnateur, psy, quelle rencontre pour quel bout de chemin, et dans quel paysage, qui serait propre à Passado ? Rencontre également de la question : irais-je parler avec un psy ? Et lequel ?

Le voyage des échos

Quand un jeune pose une question à un autre, il reçoit presque toujours une réponse. On lui répond, c’est comme ça ! Si l’animateur pose une question, une réponse vient. ou ne vient pas. On est libre de répondre, et c’est très bien comme ça. Les animateurs ne sont pas non plus obligés de répondre à toute question qui leur est posée.

Pourquoi naître si c’est pour avoir toute sa vie envie de mourir ?

question à faire rouler des cailloux dans les torrents, trouve un écho auprès de l’animateur de veille, qui resserre les liens :

c’est peut-être malgré tout dans le dialogue avec l’autre que se retrouvent les liens qui retiennent à la vie…

Un participant se laissant fluctuer écrit :

la vie, ça fluctue, on peut faire la comparaison à une rivière (mouarf ça y est, je me tape les phrases comme les animateurs..), t’as le cours de l’eau qui n’est jamais droit, il varie de vitesse et parfois t’as des embranchements et différents chemins, t’as des débordements et tout un tas de choses qui peuvent influer. vala… je crois que j’ai pas vraiment répondu clairement à ta question.. me suis laissé à divaguer et à laisser ma tête s’exprimer.. dis moi si t’as trouvé ton compte là-dedans..

Après quelques échos, un message de l’initiatrice semble s’être perdu !

Celle-ci réécrit en deux mots de quoi il s’agissait, terminant en notant que « le reste importe peu », à quoi réagit le participant :

« le reste importe peu? » behhhh… euuuuh… si quand même… enfin je veux être au courant de ce que tu en penses quoi…

 

La participante se fait alors plus précise :

En fait j’avais écrit que ton idée sur les Vikings et leur philosophie de vie me plaisait beaucoup, bien que pour arriver à me l’appliquer cela me paraîtrait bien moins évident. Tout comme le fait de garder l’espoir… Comment voudrais-tu encore espérer quelque chose dans un monde comme le nôtre ?… Dernière chose que j’avais dite était que je ne pensais pas réellement que les gens se foutent complètement de ma vie seulement, elle n’a rien de très intéressant voilà tout.

 

Qui donnera à l’animateur de veille, chaussé de grandes bottes, l’idée de lier le thème en cours des « personnages », par un lien entre ces lointaines contrées évoquées et l’horizon de ce qui se dit :

L’espoir, n’est-ce pas ce qui naît d’un échange ? L’horizon qui se profile au fil des « réponses » ? Les lettres qui apparaissent sur la page blanche ? Quand « ce qui importe peu » est invité malgré tout à se dire ?

Voilà qu’en sept échos nous atteignons les fjords du Nord où, malgré des températures parfois glaciales, le bouillonnement d’une vie tient les froideurs de la mort à distance. Dans ce paysage, ne pourrait-on transformer la question de A. : « comment espérer… » en « comment échanger… » en se demandant comment échangeaient les Vikings – ces « personnages » – pour « tenir » leur cap?

Qu’est-ce qui, des échanges, donne corps à l’espoir ?

S’en suit la citation d’un auteur, envoyée par la participante dans un mot à mot qui au fil de la barque sur l’eau fait « passer » de l’espoir au bonheur :

Chercher son bonheur, c’est chercher une île déserte et minuscule dans une petite barque inconfortable munie d’une seule rame. Le malheur, c’est perdre la rame. La sagesse, c’est comprendre que l’île n’existe pas.

(Romain Werlen)

 

et l’espoir tend à nous montrer que la mer est belle

ajoute, prudent et sans perdre le fil, le participant qui s’est fait en l’occasion son interlocuteur.

Parfois une suite d’échos se meurt. Parfois ils aboutissent à un véritable déplacement de la question de départ.

Cette participante écrit, quatorzième écho du message d’origine :

Je ne pensais pas au fait que l’on ait besoin des autres car je suis comme toi, je ne m’attache pas. J’estime que toute relation engendre soit de la souffrance, ou soit de la déception au final, du moins dès qu’on lui accorde un peu d’importance. Je disais plutôt cela dans le sens où, le fait de traverser cette vie-là accompagnée de quelqu’un qui nous comprend, est peut-être un peu plus facile. Trop souvent j’ai eu l’impression d’être la seule à être comme je suis, d’être la mauvaise, celle qui se contente pas d’être comme tout le monde, celle qui n’est pas née comme EUX. Ca, jusqu’au moment où l’on commence a regretter d’être ce que l’on est et que pas une seule personne ne semble nous comprendre, CA, c’est difficile.

Partant d’une question sur le sens de la vie puisqu’il faut mourir, un chemin fut parcouru qui aboutit à la naissance et à l’inscription d’une marque singulière, personnelle. Un animateur note :

La réponse à la question se trouve dans le chemin des échos, qui rejoint le sens de la naissance, qui aboutit quand même à la mort. Le sens se trouve alors dans le chemin plutôt que dans la destination, et puis ainsi, par un prochain écho nous aurons, comme le dit André du Bouchet, une réponse soudée à la question, enfouie, oubliée dans la matière et qui pourtant continuera de « tirer » la phrase, pour réapparaître en tout point de rupture éventuelle.

Et un autre animateur conclura provisoirement à sa façon ces différents passages qui dessinent le chemin :

Je relisais la citation de Pauline Vaillancourt que A. nous faisait partager peu avant sa question : « Solitude. C’est le prix que l’on paie à se différencier des autres. » Je me demande si l’on ne pourrait pas faire maintenant un pas de plus puisque n’est-ce pas justement cette solitude que A. déplore quand elle cherche quelqu’un qui pourrait l’entendre. J’y ajouterais alors la question du temps, la solitude comprise alors comme ce moment pour se retrouver et se différencier et créant la possibilité d’une rencontre différente avec les autres et avec soi-même.

Mais il y a parfois des messages « blancs », comme l’acte, peut-être manqué, peut-être répété, qui réussit à signaler l’attente d’une réponse et à susciter enfin une réaction !

Et aussi tel message de T. auquel. T. fait écho !, alors que ses (3) premiers messages étaient intéressants. Parfois c’est tombé là où personne ne passait. C’est dommage, mais il faut insister, ne pas faire comme la nymphe Echo qui s’en fut de ne pas recevoir de réponse du beau Narcisse !

Je serais partie tout comme je suis venue, sans que personne ne remarque rien du tout.

Comme si un passage s’était fait de façon immaculée, sans rien toucher, sans rien salir, sans rien briser, apporter ou orner, comme si ce passage s’était fait dans un no man’s land archi solitaire. Un craquement de pas ne suffit pas à rompre certains silences.

Envoi

Tu liras sans doute jamais ce message, donc en quelque sorte ça ne sert à rien que je l’écrive… Mais comme de toute façon dans cette vie rien ne sert, autant dire ce que j’ai à dire.

Sur le coin d’une table, dans un rayon de soleil de cette après-midi finissante, un verre de bière à la main, je suce le bout de mon bic me demandant ce que je vais écrire sur la carte postale que j’ai envie d’envoyer à un ami. Quand j’ai fini, je relis. Je découvre des petites choses, qui sont venues en écrivant. Insoupçonnées avant ! Une impression de mes vacances qui était là. alors que je n’y avais même pas pensé. C’est l’instant du récit, mes vacances deviennent déjà ce petit bout de récit que j’en fais, ces mots collés aux images qui m’ont diverti de mon quotidien.

« Schrijven zegt meer », se trouvait cacheté à côté du timbre des Pays-Bas. « Ecrire dit plus  ».

Comme cela se trouvait sur une jolie carte postale, évoquant un paysage d’eau planté à l’avant-plan de quelques piquets formant une sorte de brise-lames se perdant dans une eau tranquille et sans horizon, je suppose que cela est une invitation à rendre le paysage plus parlant, à l’habiter peut-être par les quelques mots que l’on écrira pour celui à qui on l’adresse, à le laisser nous tirer quelques mots de son vide. Que reste-t-il sinon de nos « vacances » ?

Un animateur écrivit :

L’interlocution ne pourrait-elle pas être le point d’appui ? Causer pour savoir ce qui cause… En lisant ces messages, je pensais au titre d’un recueil de poème de René Char : « Fureur et mystère ».

« Fureur devant le mystère de ce qui arrive ; mystère de la fureur qui nous tombe dessus. Tant dans la fureur que dans le mystère, les mots manquent. Et pourtant, quelque chose nous porte malgré tout vers l’autre qui ouvrira peut-être le verrou de nos mâchoires. »

De quoi est-on la cause ? Qu’est-ce qui nous cause ? sur quoi s’appuyer pour savoir qui on est ?

Ces quelques vers extraits d’une chanson, dont la référence ne fut pas mentionnée par le participant qui les fit connaître, semblent dire, à un « tu » présent par le bout de la langue, le possible et l’impossible de ces questions :

(…)

Un valet sans as, le bout de ta langue,

Je suis une promesse, une lettre non envoyée,

Un moteur non construit, un jeu de cartes sans joker,

Un souvenir sombre s’immisçant

Je suis incomplet…

La vie est-elle, aussi, une page blanche ?

MH

MH

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