Caisse à dire

Etre et paraître, ancien dilemme, éternelle opposition. Etre soi-même, paraître aux yeux des autres. trouver son être dans ce qu’on paraît aux yeux des autres.

Tout un éventail d’attitudes existent qui vont de l’être au paraître. Une de ces formes arrive quand on est confronté à ce que l’on appelle « faire semblant.» Autour de soi bien des choses paraissent alors fausses. On a envie de dénoncer. Où est le vrai ?

Un livre rapporté par un participant s’intitule « Cessez d’être gentil, soyez vrai.» Il faut faire tomber les masques, cesser de jouer des rôles, de rouler des mécaniques par exemple. Où est le vrai ? Qu’est-ce qui est vrai ? La vraie vie par exemple, sur laquelle s’interroge un autre message, elle est où ? ce serait peut-être la sienne en propre, celle avec laquelle on sera en accord, parce qu’on est impliqué, parce qu’avec elle ça compte.

Quelques petits bouts de phrases qu’on dit volontiers, qu’on entend souvent, viennent à point nommé pour permettre cette illusion de vrai, cette illusion que l’on pourrait se passer de l’illusion. « Pourquoi ne pas tout dire avant de partir ? », titrait un message, « écrire pour se vider » note un autre. Faire éclater la honte qui enserre peut-être, « se décharger ». « Ca ne sert à rien d’écrire, peut-être juste pour donner une dernière trace. »

Donner, quand même. C’est beau, que l’écriture puisse donner. Mais ce point est interpellant, de laisser une dernière trace. Le dernier mot, celui qui fera l’arrêt. Le difficile à supporter est de ne pas le trouver celui-là, est qu’il n’existe peut-être pas ! Trouver le dernier mot, avoir le dernier mot qui sait, aussi, clôturer par un mot ! le mot qui ferait une trace telle qu’il pourrait être le dernier, qu’il n’y aurait plus rien à dire, que tout aurait été dit !

Confronté à des choses dures, on aimerait arracher tous les masques, briser les fausses images, on aimerait dire une fois pour toutes ce qui est. Car ce qui est n’est pas de soi, ne peut pas être vraiment de soi, on ne l’a pas voulu, on ne le veut donc pas de soi ! Dire ce qui est pour s’en ébarrasser. Lever le voile du mensonge, cesser avec les fausses pudeurs, dépasser la honte, exposer la vérité.

Or il me semble que bien au contraire, un peu de honte, un voile qu’un vent léger et intempestif vient agiter devant un panorama qu’on aurait cru si clair, une petite hésitation au moment de se confier, sont plus propices à maintenir une parole en haleine.

Peut-on tout dire ? Doit-on tout dire ?

C’est peut-être un peu pour ça que nous avons préféré le mot signature au mot pseudo sur l’Espace d’échanges. Signer c’est apposer sa griffe ! Mais pseudo, en grec, c’est le menteur ! Ou alors façon de dire qu’il y a toujours un peu de mensonge, involontaire, si l’on ne dit pas tout, qu’il y a de la doublure ?

Est-il possible de se décharger ? Quand on dépose sur l’Espace d’échanges, quand on « lâche », c’est comme un paquet trop lourd, de blessures et d’incompréhensions, avec lequel on fait halte. Mais le déballe-ton pour autant ? Faudra aussi l’amener à bon port, à son destinataire. Qui est-ce ? Faudra aussi qu’il le veuille, qu’il l’accepte. Ce ne se fera pas comme ça.

Et puis sur quoi de soi s’appuyer encore si l’on se décharge trop ? On a besoin de ses ncertitudes, de ses allers et retours, de ses hauts mêlés de bas, de ce qu’on sent et qu’on trouve stupide de ressentir, de toi et de pas toi, de lui et de pas lui, de tout mais de rien, de l’autre en soi que le dialogue révèle, parce qu’on s’écoute, qu’on se lit, qu’on se relit, et que tout ça met quand même un peu de distance, et presque parfois peut faire rire. Travaux d’approche, d’apprivoisement, des autres, de soi au moyen des autres, de pas posés sur des terres peu à peu suffisamment fermes.

Il me semble que les choses se disent ainsi à demi, lancées puis reprises, écrites et changées, pour qu’elles entraînent au dialogue. On dit ce qu’on peut, et l’autre qui recueille s’étonne, dit à son tour, nous fait faire un pas supplémentaire où nous tombons sur une parcelle de surprise dans ce  que de conneries que moi-même quand même.»

Parcelle de surprise, sur une terre un peu ferme. Sentir, soudain, ne pas faire semblant, s’affirmer, affirmer quelque chose, s’affermir, cicatriser peut-être, signer !

Mettre sa signature en préservant son intimité, en mettant à l’abri ce qu’il y a de plus intérieur. Ecrire en conservant une part pour soi, parce qu’elle est utile comme terreau pour la parcelle de surprise.

 

MH

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