Le passage du Nord-Ouest

 

Comment traverser des passages difficiles dont on ne voit pas la sortie ?

En quoi le partage d’expérience avec d’autres peut-il aider sans pour autant que les voies empruntées par les uns conviennent aux autres ?

C’est à propos de messages autour de ces questions que je me suis souvenu d’une lecture racontant une navigation singulière dans le Grand Nord Canadien.

Dans son livre, « Le passage du Nord-Ouest » (Édition de Minuit, 1980),

Michel Serres s’appuie sur cette traversée pour éclairer la difficulté à passer des sciences mathématiques ou physiques vers les sciences qui traitent de l’homme et de ses désirs.

Ici, dans la suite des passages difficiles dont certains participants ont témoigné sur PASSADO, cette même navigation hasardeuse dans le Grand Nord Canadien permettra d’éclairer le cheminement de la   traversée d’un état de soi-même vers un autre, bien souvent à travers une contrée inconnue sans que le chemin ni l’issue ne puisse être prévue par avance, traversée d’un pays intérieur instable, multiforme et rempli d’embûches. Je vous propose donc de suivre les étapes du parcours dans la mer de glace au nord du Canada en tant qu’il présente des similitudes avec la traversée des passages personnels, avec leurs risques, leurs périls et leurs complications.

Des marins aventuriers rêvaient d’effectuer la traversée du « passage du Nord-Ouest » depuis quatre cents ans lorsque, au début du XX ième siècle, un Norvégien, Roald Amundsen, « sur un sloop très léger, de quarante-sept tonneaux, une misère, en trente-cinq mois et trois hivernages, passe enfin sans tricher, dans le sens demandé. » Cela indique d’emblée la nécessité d’une insistance sans perdre espoir au vu des échecs temporaires

Le mélange de terre, de mer et de glaces qui fondent et se reforment de manière hasardeuse évoque les accidents et aléas qui émaillent un tel passage dans un milieu écologique dont le paysage se compose et se décompose de manière fortuite :

Distribution aléatoire et contraintes régulières fortes: le désordre et les lois.

(Le passage) s’ouvre, se ferme et se tord à travers un immense archipel fractal, un dédale follement compliqué de golfes, de chenaux, de bassins et de détroits.

Le labyrinthe global du parcours se reproduit, chaque matin, sous la proue du navire, au parage local..

(il faut alors) négocier la casse de banquise, l’icefield mouvant, les icebergs flottants.   (à travers) petits golfes, chenaux étroits, bassins peu profonds, détroits resserrés.

La composition du pays à traverser est déterminée par une distribution aléatoire de contraintes fortes : par exemple, l’eau gèle inéluctablement à telle température mais le lieu et le moment où les conditions seront réunies pour provoquer le gel ne sont pas prévisibles. À l’instar de ce passage du Nord-Ouest, certains passages de la vie de chacun peuvent se présenter comme chaotiques, cheminement à travers un «  immense archipel fractal » , parcours d’un « dédale follement compliqué » au long duquel la perspective d’une issue tantôt « s’ouvre » , tantôt « se ferme » , souvent « s’incurve » , « s’infléchit » ou « se tord » . Et à chaque moment, toutes les complications peuvent sembler être là à nouveau, la globalité des complications peut se trouver inlassablement rassemblée, itérativement dans le point local du présent.

La métaphore de l’attitude consiste pourtant à  » faire face  » à ce qui se présente, à tenir bon face aux remous de l’existence, tout comme dans le passage du Nord-Ouest, il s’agit de négocier, de casser la glace de la banquise, d’affronter les flux glacés et les blocs résistants, de frayer une voie à travers des passages resserrés et les éléments qui se présentent dans le désordre sans recours disponible à une vue d’ensemble.

Et alors, plus le marin s’aventure dans le passage, plus les théories établies semblent dérisoires et défaillantes à rendre compte des aléas du chemin, au plus également le péril devient perceptible tandis que s’amenuisent les repères connus :

La carte s’étrangle, la théorie des plaques s’amenuise.

Les hauts gèlent et font cabaner sous le poids, les virages sont difficiles, les évitées sont délicates.

Le dessin que forme la glace fait avancer, culer, virer, immobilise.

Alors que le territoire correspond de moins en moins à ce qu’enseignent les théories   prévisionnelles de l’emplacement des plaques, alors que l’embarcation souffre et que les éléments se déchaînent, la progression se fait plus hasardeuse, périlleuse et de moins en moins rectiligne. Le style de déplacement est alors une alternance de progression, régression, transgression, arrêt brutal ; il s’agit tantôt d’avancer, tantôt de reculer, tantôt de virer de bord, tantôt encore de s’immobiliser. Et le lieu lui-même peut devenir étrangement inquiétant, soit que les éléments séparés se confondent, soit que l’élément simple se diffracte en de multiples reflets :

Des optiques de fantasme trompent, dans un milieu blanc, cristallin, diaphane, brumeux.

La terre, l’air et l’eau se confondent,    solides et liquides, flocons flous et brouillards se mélangent,   ou, au contraire, chacun d’eux se découpe, fractal,   la lumière éclate, irisée, réfringente, par tout le spectre défini,.

[la lumière ainsi réfractée] multiplie les objets, frange les bords, joue avec les distances.

(Vous êtes pris dans un) dédale d’erreurs et (un défi) de précisions (pour l’) observation attentive (de ces) golfes, chenaux, bassins et   détroits (créés par le mélange) des rayons et des ombres.

C’est pourtant à partir d’une telle confusion des choses et des formulations qu’il est possible de murmurer et balbutier à nouveau une voie. Dans cette atmosphère de trouble et d’estompement des frontières et des distances, la traversée salutaire trouve une chance d’avoir lieu. Celui qui y navigue est alors convoqué à une attention redoublée afin de discerner, au sein du trouble, le péril qui menace afin de pouvoir y parer et y trouver une issue. Une richesse confuse et une inquiétante étrangeté peuplent ainsi le site face auquel il est requis de se tenir fermement afin de donner chance au passage :

Et tout à coup, vous êtes pris.

Vous déhalez, vous culez lentement, vous battez en arrière longtemps.

A reprendre !

Vous êtes saisi dix minutes, dix heures, quatre jours ou neuf mois.

A partir de fin août, vous passez l’hiver.

 

Les impasses transitoires, les blocages où l’on risque de s’enliser et qui peuvent durer un jour, trois semaines, neuf mois. Mais devant cet enlisement apparent, le navigateur se doit de ne pas se résigner, de toujours tenter de reprendre un cap et incessamment ouvrer à conserver la chance d’une issue improbable :

Sous pression formidable de resserrement, la glace élèverait le navire à deux cent pieds de haut, comme une statue sotte sur colonne, si vous ne creusiez pas, si vous ne chauffiez pas, tous les jours, soir et matin, nuit et midi, un havre libre, une petite darse d’eau.

La tâche semble alors s’apparenter à celle de Sisyphe, ce héros mythique fondateur de Corinthe qui, aux enfers, fut condamné à rouler éternellement un rocher sur une pente : parvenu au sommet, le rocher retombe et il doit recommencer sans fin. Mais dans le passage du Nord-Ouest, si le travail semble incessant, cela ne constitue pas une condamnation éternelle, plutôt la préservation de la chance de trouver le chemin dans l’impasse. Nous ne savons pas quand le passage pourra enfin avoir lieu, il ne s’envisage que sous la forme d’un  » peut-être  » dans lequel il s’agit de garder confiance. Mais nous savons par contre que si nous cédons, si nous laissons ouvrer les forces obscures, alors l’enlisement ou l’immobilisation seront définitifs. La lutte incessante contre les éléments garde sa valeur car elle est sous-tendue par un espoir inéliminable qu’un jour, par chance, une issue se dessine au creux de l’impasse. Ainsi, dans le passage du Nord-Ouest, le navigateur donne-t-il sens à sa marche immobile :

Le temps passe, patience, à marcher, stopper, être engagé, saisi, à l’hivernage. Il s’ensemence de plaques immobiles et de fleuves instables, il est parfois golfe, bassin, et, par chance , détroit et chenal.

Le temps se met à mimer l’espace, comme la glace mimait la carte.

La confiance en un tel  » par chance  » n’a cependant rien d’un spontanéisme passif ou d’une superstition, il survient comme le point d’aboutissement incertain d’un engagement maximal et d’une prise de risque calculée. Et si l’issue ne peut pas être maîtrisée, elle ne tolère pourtant aucune improvisation dans la prise de risque dont il faut absolument préciser  » la part calculable  » et les contraintes fortes auxquelles nous confrontent les éléments naturels du lieu : l’eau, la glace, les ombres et les lumières. L’absence de plan de navigation établi exige en effet de prendre à tout moment des décisions : consolider le bateau, attendre, se précipiter par devant avant d’être pris par les glaces, courir un risque, reculer, aller vers un iceberg pour en éviter un autre, etc.. Malgré, ou plutôt parce qu’il n’y a pas de géographie établie, un engagement maximum est requis afin de réaliser le passage hasardeux.

Tout comme Michel Serres a trouvé ce passage marin étrangement ressemblant au passage entre deux formes des sciences, il m’a semblé que l’aventure décrivait assez fidèlement les péripéties possibles de la traversée des passages à vide, des moments de désespoir, de découragement, de perte de vue du sens, de désorientation :

La métaphore de cet archipel extraordinairement compliqué du Grand Nord canadien, encombré le plus souvent de glace est exacte. Le plus souvent, le passage est fermé, soit par terres, soit par glaces, soit aussi parce qu’on s’y perd.

Mais de telles complications périlleuses ne sont pas aux yeux du marin téméraire le dernier mot de la réalité, ces embûches l’incitent plutôt toujours et encore à inventer selon des chemins non linéaires la voie ouverte entre une région et une autre. De même, les moments d’incertitude ne sont-ils pas incitation à « trouver-inventer » le passage entre une forme de soi-même et une autre. Mais lors du « passage du Nord-Ouest » comme de tout autre passage hasardeux de la vie, la traversée se fait le plus souvent selon un chemin imprévisible, au tracé à chaque fois singulier et à partir duquel il n’est pas possible de généraliser ou globaliser. À partir de la traversée singulière et parfois saugrenue de l’un, il n’est pas possible d’en inférer une recette standardisée applicable à un autre.

Pas de solutions toutes faites donc ! Mais cela ne signifie pas pour autant que l’expérience soit inutile et encore moins que l’on n’ait pas besoin des secours d’un autre, du récit des aventures et des solutions que cet autre a « trouvé-inventé » , des trucs et astuces qu’il puisse préconiser. Et si nous avons besoin du témoignage d’un autre qui a réussi sa traversée, ce n’est nullement pour le copier ou accepter sa leçon, mais plutôt pour se doter d’une confiance et de quelques instruments et méthodes qui puissent nous aider à faire face autrement, selon notre propre manière singulière.

Et si le passage est ouvert, c’est le long d’un chemin difficile à prévoir.

Et singulier, le plus souvent.

Il réussit le passage, mais on ne peut tirer de cette expérience une loi globale.

Mais insistons : l’invention nécessite l’expérience et la rencontre avec l’autre !

Il est bien souvent nécessaire d’avoir recours à un autre qui aide et redonne confiance, qui permette d’utiliser toutes les ressources pour  » faire face  » aux éléments qui se présentent dans le désordre, l’embrouille et le télescopage des reflets. En vue d’inventer ce que personne encore n’a pu vivre, il est donc néanmoins important de se soutenir du partage d’expériences analogues et différentes, vécues par d’autres qui ont trouvé leur passage : de leur manière de faire s’invente alors une nouvelle manière d’ouvrir un nouveau passage où nul encore n’a pu s’aventurer.

C’est ainsi qu’entre soi se transmet la capacité de traverser, le courage de persévérer et l’espoir d’atteindre l’autre côté.

Ensemble, chacun selon le style de sa démarche.

AM

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