ENTREs SAISONs

 

 

 

D’abord une rêverie triste, cherchant un écho sur l’Espace d’Echanges, y compris d’un animateur est-il spécifié.

L’été devrait arriver… quand l’hiver s’est fait rude, on devrait avoir droit à un été tout ensoleillé de joies… mais quand l’été arrive enfin, il est plus pluvieux qu’on ne l’aurait cru et le coeur qui s’est fait tellement rouiller par l’hiver précédent, a du mal à se remettre de la déception.

Quant enfin au fil des années, le coeur a du vivre beaucoup d’hivers rudes, il se trouve bien abimé…

 

Pour la circonstance, l’animateur se met en bleu. Echo, rêverie :

Il y a des moments où on aimerait que ce qui s’écrit puisse mettre du bleu dans les cieux…ou dans les yeux.

Dans les yeux… Le s s’y fait plus doux que dans « les cieux ». Et puis, dans les yeux, le bleu gagnera peut-être en permanence. Même si on n’est jamais à l’abri d’une larme, le bleu reste à portée de la main. Le bleu du ciel, lui, restera à jamais hors d’atteinte, y compris des métérologues.

Ainsi, on n’effacera jamais le s des hivers rudes traversés mais c’est aussi ce qui fait qu’on empêchera pas le pluriel des expériences. Les lettres vivent, les sens changent, désorientent parfois mais n’s pas pour pousser à l’engagement dans une voie nouvelle ?

L’été devrait arriver… Et si ce n’était pas celui qui a déjà été. Pluvieux mais pluvieux comme jamais été ne l’a été. Un été qui ne serait pas comme les étés . Un autre été, un été qui ose, un festival intempérique qui donne tout à coup des couleurs à l’usure et la transforme en futur.

Ton message m’a fait penser à un artiste qui travaille avec les intempéries, Andy Goldsworthy. Il décrit une de ses journées, un jeudi au mois de mars :

Choisis un arbre, près de l’ouvrage d’hier. Fais des « pierres » de sable, dans lesquelles je taille un trou, et j’aligne les pierres et les trous de façon à ce qu’il mène à l’arbre. J’aime faire ce travail, et il me plaît. Le temps est parfait : calme, sec, couvert. A un moment, j’ai l’impression que le soleil va percer, ce qui m’inquiète un peu. Les trous sont fait pour la lumière qui va avec un temps couvert, pas pour les ombres nettes d’un soleil flamboyant. Le sable humide et facile à travailler, a blanchi en séchant. Juste quand je termine, il se met à pleuvoir fortement, et je n’ai malheureusement pas pris de photo du travail quand il était sec, d’une couleur claire.
Andy Goldsworthy, Le temps (Anthèse, 2001)

Et il poursuit, revient, observe les changements opérés par les intempéries, repart, s’inspire, commence à nouveau, en fonction de la clarté changeante, suivant les saisons.

La vie en cours…

Des petits signes, comme des lettres, qui mènent à un arbre, ce lieu où le temps se suspend et la rêverie se déploie…pour relancer la vie, de curiosité en curiosité.

Il y a des moments où on aimerait…

S poire.

Certaines directions prisent dans les échanges autour du thême du rêve m’ont ramené à « La fabrique du paysage« , qui avait fait l’objet d’une remise en ligne précédente, à propos du temps et des rythmes.

Si j’ai repensé ce texte, c’est parce que rêver, au sens de produire une rêverie, m’apparaît comme une machine qui produit du paysage. Découpant des images dans le monde, il forme comme un rébus à découvrir.

 

Ce travail machinique dont plusieurs participants ont témoignés vise à permettre la traversée d’un mur, un mur fait des briques de l’enfance qu’il faut pouvoir transformer pour accéder au monde à venir. Recherche d’un passage.

Une participante écrivait ainsi son souhait de traverser le mur, de trouver un espace pour connaître autre chose :

 

Sauter, je veux prendre mon envol, connaître l’inconnu, de nouvelles sensations, être ailleurs, revivre, traverser le mur. Comprendre sans comprendre. Voir autre chose que cette merde, merde qui s’entasse, forme un énorme tas et prend de plus en plus de volume.

 

Quelqu’un lui a répondu :

Laisse toi guider par ta souffrance pour la consumer et aboutir à un recommencement, et reconstruis-toi.

Sans doute cette réponse évoque-t-elle là la possibilité de retrouver les fragments perdus de soi-même qui, bien qu’ils resurgissent en tas, n’en apparaissent pas moins comme des points d’appui possibles.

Les fragments de soi-même sont « perdus », emmêlés, d’une texture déjà différentes de ce qu’ils étaient mais encore indéfinissables, là et plus là en même temps. Ils sont pris dans le processus de transformation mais leur tas forme un sol potentiellement stable, bien que parfois, comme on l’a lu, un peu « emmerdant ». Il faut leur trouver un nouveau commencement.

C’est peut-être vers une telle trouvaille que se dirige une autre participante qui propose au groupe de s’ouvrir à une rêverie face au mystère de la vie :

 

« j’en ai marre de la vie ».c’est quoi la vie au fond ? J’ai du mal à suivre tous vos échanges, échos aux échos qui résonnent et je ne viens pas assez souvent pour vous lire tous, mais je voulais juste vous dire de prendre le temps de regarder la vie avec les yeux.

Regarde le ciel et fais des dessins avec les nuages. Laisse les larmes être des perles de cristal qui dévalent doucement tes joues.Prends un énorme balai et chasse de ton esprit les pensées qui crient trop fort, couvrant le bruit de la petite musique de ton enfance, tu te souviens ? Celle des petits moments secrets qui te rendaient heureux.

 

Cette invitation tente d’articuler les restes de l’enfance pour y prendre appui dans une rêverie qui vient aérer la vie.

Mais en même temps :

 

Que m’arrive-t-il ? Mon ciel rose violemment zébré par des éclairs dont la lumière révèle ce qui à jamais devait rester caché.

 

Là, on dirait bien que ce sont plus que des « emmerdes » qui arrivent. Dans ces conditions, comment maintenir l’appui ? Une autre participante s’interroge et tente de mesurer, en ciels ou en pieds, la distance qui la sépare du monde qui apparaît trop proche :

Je vis chaque situation à l’extrême. Un événement positif et je suis au septième ciel (souvent jusqu’à en pleurer) et quand il s’agit d’un événement négatif, je suis six pieds sous terre, le monde s’écroule, je panique jusqu’à avoir des envies de suicides.

La rêverie ouvre un espace qui à la fois permet d’ouvrir des possibles et de maintenir à distance ce qui « devrait rester caché ».

Ce goût amer du regret qu’aucun bonheur en poudre ne masquera jamais.Les néons froids éclairent mon chemin, tandis que le miroir continue de me donner une image distordue de ce monde qui fut le nôtre.Car je sais désormais que l’illusion n’est qu’un rêve qui peut s’éterniser.

Cet espace parfois arrive à s’enraciner pour faire face à l’éternité :

.je sais que cela va vous paraître bête mais c’est pas grave, j’ai envie de vous faire partager ce que j’ai vécu cet après-midi.

J’ai grimpé dans mon arbre, oui j’ai un arbre à moi, c’est celui que je préfère dans mon jardin. Et quand je suis dedans, j’ai l’impression d’être dans un autre monde, un monde de rêve, le temps n’existe plus et je pense sans limites, je pense.

(…)

Alors je me demandais si l’arbre ne pourrait pas être une nouvelle sorte de liberté pour les jeunes qui se sentent mal.Qu’en pensez-vous ?

Et un message que son auteur croyait inutile récolte plusieurs réponses étonnantes qui donnent envie de remercier les autres déployant ainsi un lieu d’échanges où soi et l’autre trouvent dans leur rencontre un nouveau sol. Et voilà la rêverie transformée en point d’appui.

 

*    *    *

Il y eu de nombreux messages rêveurs durant cette période. Mots et phrases déployant des images dans l’espace, des images cherchant leur destin à travers l’écriture, un destin pas toujours facile à trouver.

Que les images trouvent leur voie dans les mots, c’est déjà un destin. La voie devient une voix et les mots un commencement. Dans cette voie donc, une voix cherche à se faire entendre.

Je s’adresse : si pour te plaire ?

Si pour te plaire, JE tombe. Ca a été l’aventure de Laurent d’Ursel, auteur en quête de publication. Il n’a pas plu. De son rêve en ruine, il s’en construit un autre avec les restes des précédents. Mots et livres se mettent à jouer ensemble pour constituer l’épaisseur d’un nouveau rêve. Soi se trouve-t-il vraiment sans issue ?

 

La vie en cours se construit dans la rêverie, ce moment de suspension du quotidien qui vient donner la chance d’un nouveau commencement. Les rêveries sont un peu comme des entre-saisons miniatures, journalières, qui font que le flou qui règne quand une humeur s’estompe met à disposition les couleurs qui permettront de donner corps à la suivante. Ces couleurs permettent d’écrire notre voyage vers l’à-venir avec les mots de l’avant dont l’écriture   renouvelle le sens. Des images à l’écriture, voilà un premier passage, de l’écriture à la voix deuxième passage. De passage en passage, toute une voie se construit. Voyage(s).

Benoît Peeters s’est un jour amusé à collecter ce qu’il appelle de la « Poussière de voyages ». Ce sont comme des petits morceaux de souvenirs qui ramènent des images en nous. Poussières est un nom assez bien choisi : des petits riens déposés là prêt à s’envoler au moindre mouvement d’air. Voyager, c’est faire voler de la poussière. Un nuage se forme plein d’images qui sommeillaient en nous : le mystère de nous-même en vol.

Graz, 1976

Une chambre tout en bois, un lit profond, un édredon démesuré, une dispute qui tourne court.

Vienne 1976

Il pleut, un pont vient de s’écrouler, le Danube n’est ni beau ni bleu.

(.)

Amsterdam, 1988

Une image me poursuit : celle de ces deux vieilles femmes, au Musée van Gogh d’Amsterdam. La plus alerte soutenait la plus âgée, appuyées sur ses béquilles, en arrêt devant les « Amandiers en fleurs ». Leurs deux visages étaient illuminés de telle façon que, Van Gogh, n’eut-il peint que pour elles, et pour ce seul instant, tous ses efforts s’en seraient trouvés justifiés.

B. Peeters, Poussière de voyages , Paris, 2001, Les impressions nouvelles, for intérieur (extraits).

Ces images qui nous poursuivent, que nous cherchons à construire, ne sont-elles pas comme des éléments oubliés de nous-mêmes qui reviennent s’adresser à nous, qu’elles reviennent dans notre sommeil ou dans nos rêveries diurnes ?

Le rêve est là pour former l’étoffe de la vie. C’est notre trame, notre habit. Ce qui voile notre intimité. On ne jette pas nos vêtements à l’adresse de quelqu’un, on les porte. C’est comme un musement de l’être.

 

Porter ses rêves après avoir été porté par les rêves des parents, n’est-ce pas là un destin d’adolescence ?

Je vous souhaite que vos rêves se portent bien.

 

TF

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