Scar

 

 

Durant la période associée au thème « Monde, où es-tu ?« , certains échanges ont tournés autour d’une pratique de soi-même particulière qui consiste à se couper la peau avec une lame ou un objet contondant. Autour de cette pratique, il ne semble parfois ne plus y avoir aucun monde et la question posée par le thème résonne comme un cri.

D’après les témoignages, cette pratique permet à celui ou celle qui s’y adonne de donner une forme à la culpabilité de se sentir mal quand ce malêtre semble n’avoir aucune origine précise. Plus souvent sans doute, l’origine reste indicible et impensable, mais surtout comme impossible à partager.

Donc je me suis sentie tellement assaillie que pour moi la seule façon de me sentir encore exister que j’ai pris mon cutter et je me suis tant bien que mal tailladé le bras. O, pas grand chose : 5, 6 « entailles », juste pour me faire mal.

Pas grand chose ? Toujours est-il qu’avec ce manque de point d’appui « originaire », cela ressemble, par certains côtés, au serpent qui se mord la queue : le fait de se couper devient en même temps la source de la culpabilité et la punition. Soi-même se retrouve au bord de l’étouffement pour éviter de toucher à d’autres, parce qu’un échange s’avèrerait trop douloureux..

Je sais qu’elle m’aime mais j’étouffe, j’arrive plus à respirer mais jamais je pourrais me résoudre à la blesser … jamais … je devrais rester encore dans cette maison … je sais que ca risque de m’enfoncer … mais je peux pas la blesser … je l’aime … bien plus que moi … trop peut-être … mais j’aime pas la voir pleurer, ni souffrir … mais je sais que continuer à me détruire c’est pas bon non plus … je sais pas quoi faire … j’ai besoin d’avoir mal … peut-être parce que je vois que je lui fait mal …

PASSADO apparaît être un lieu possible où la peur de faire mal peut rester sur le côté. Pour essayer de se sortir de ce cercle vicieux dans lequel certains se sentent véritablement pris par-delà toute volonté, les échanges ont amenés à réfléchir au nom que cette pratique pourrait porter, dans l’espoir de la circonscrire, d’y mettre, sinon un terme, du moins une limite.

Trouver un nom n’est-ce pas en même temps trouver un début pour dire l’indicible à travers la construction d’un espace commun, faire en sorte que le « pas grand chose » ne devienne pas « rien » ?

J’ai craqué à fond, et j’ai commencé à me blesser, à ce moment je ne savais pas que ça portait un nom.
* * *
Je pense que la scarification, c’est se couper oui, mais pas comme nous le faisions, je pense que la scarification c’est comme une mode, comme un artiste le fait… (Marylin Manson) qui lui, c’est clair, c’est de la scarification.
Ces gens là, ça rentre pas dans le même cadre, ils se coupent en gravant un mot, des mots, font des symboles, ou c’est pour juste se faire saigner, mélanger son sang. Fin ça n’a pas un départ du fait qu’on se sent mal : ça commence comme un jeu chez eux… Après je pense que ça peu terminer vers l’automutilation… pour certains cas….
L’automutilation, c’est se faire du mal, en gros s’arracher les cheveux, se couper, se frapper etc….

J’ai été interessé par cette recherche d’un nom pour ce qui arrive qui est toujours une manière de situer les choses, de trouver un départ. Pour autant, il faut que la nomination autorise un rebond et non qu’elle enferme.

Pense à toi parce que, crois-moi, cette chose-là, que toi tu appeles « scarification » (mot que je déteste parce que ça fait penser à quelqu’un qui se fait mal pour la frime, je sais pas pourquoi mais voilà) – moi je préfère « mutilation » – ça détruit plus que simplement ta peau… ça va te bousiller …

Une question très précise d’une participante invite à nous demander ce qui pousse à chercher à nommer un geste : « ce que je fait, est-ce de la scarification ? » Sans doute, derrière cette question, en pointe une autre : « qui suis-je ? » ou « qu’est-ce que je fais de moi-même ? ».

Comme être parlant, nous avons besoin de nommer « ce qui arrive ». Tout ne se construit pas de ce qu’on sent du corps, il est nécessaire d’entendre aussi ce que d’autres peuvent en dire, de savoir comment ils nomment ce qui se passe pour s’y retrouver. Pour rester vivante, cette nomination doit permettre une relance de la parole, ouvrir de nouveaux horizons de pensées, animer des échanges.

« Scarification », « auto-mutilation » sont des termes qui disent quelque chose. Ils recouvrent quelque chose de vrai par rapport à ce qui se vit. Ils ne disent pas tout non plus, puisque la question de la justesse du mot se pose : est-ce bien juste d’appeler ce que je fait « scarifications » ? et si c’est valable pour moi, est-ce valable pour les autres ?

Même si parfois ils font une belle jambe, les mots ne sortent pas nécessairement de l’auberge. Il est nécessaire que chacun puisse trouver la place d’y mettre quelque chose.

Les mots sont porteurs de vie et un des espoirs de l’Espace d’échanges est

qu’ils ne deviennent pas comme des inscriptions sur un rapport médico-psychologique :

X
Scarifications,
tentatives de suicide.

qu’ils ne se transforment pas en signe angoissant d’un destin dans lequel on serait pris :

Est-ce que je peux devenir comme lui ? Est-ce que parce que j’ai le même sang que lui, les mêmes gênes, je serai amener à avoir les mêmes réactions que lui … c’est pas très clair pour vous là … en clair j’ai peur de devenir comme mon père … rien que d’y penser j’en ai des frissons … j’ai envie de pleurer et de me couper pour faire sortir son sang de moi … si seulement il savait ça … j’ai peur de faire passer mes idées par la force, de prodiguer aux gens qui m’entourent la peur quand ils me voyent ou quand je leur parle …

Se mutiler équivaudrait à une tentative de suicide ? Avoir le même sang signifie-t-il être le même ? Rien n’est moins sûr !

N’est-ce pas quand on n’entend un mot en sens unique qu’on risque de ne plus voir la personne qui le dit que sous un seul de ses aspects ? C’est pour cela que j’ai eu envie de rappeler ici, à partir du mot « scarification », la dimension plurielle d’une telle pratique de soi-même qui, sans doute encore plus qu’une autre, risque de se voir stigmatisée par la langue quand il n’y a plus d’échange pour la faire penser. J’ai donc essayé de voir en quoi un des termes proposés pour désigner la pratique dont il est question permettait d’ouvrir un horizon. C’est à partir de ce quun mot peut dire que chacun peut y mettre quelque chose qui ait un sens.

Le terme « scarification », dans son usage le plus classique, est utilisé soit en médecine – en chirurgie précisément -, pour définir une incision superficielle pratiquée avec un bistouri en vue d’une saignée locale ; soit en arboriculture, pour parler d’une incision pratiquée sur l’écorce d’un arbre. A partir du XXème siècle, des anthropologues ont commencé à l’utiliser pour désigner une petite incision destinée à produire une cicatrice durable et visible, constituant un marquage rituel symbolique dans certains groupes ethniques.

Par ailleurs, le mot dérive du grec skariphos « stylet », qui se rattache à une racine indoeuropéenne sker- qui signifie « gratter », « inciser ». Cette même racine a donné le latin scribere d’où vient notre verbe « écrire ». Il y a donc un passage étymologique qui peut mener de la scarification à l’écriture.

Attention, ce passage n’est que le passage d’un mot à un autre, de « scarification » à « écriture ». Il a lieu dans l’histoire de la langue. Ce n’est donc pas parce qu’on se « gratte » ou qu’on « incise » sa peau que quelque chose s’écrit. D’après les échanges qui ont eu lieu, ce serait plutôt l’inverse : comme si la tentative d’effacer, de gratter une marque venait à la re -marquer à travers l’effacement, à travers les traces laissées par le grattage. La trace de l’incise, marquant l’impossible de l’effacement, fait finalement douloureusement revivre le sentiment de culpabilité qu’on essayait d’effacer.

Oui, je lui ai dit de pas s’en vouloir de se couper parce que je sais que c’est pas facile et de craquer, c’est déjà pas cool mais l’après, quand ton esprit te dit que t’as de nouveau déconné et que t’as pas su résister, tu te sens tout aussi mal et tu te recoupes pour plus y penser. Ca, c’est le cercle vicieux de cette merde, voila c’est tout ce que j’ai dit …

Si j’avais envie de revenir sur ceci, en passant par le Dictionnaire historique de la langue française, c’est d’abord pour montrer comment une racine de la langue peut donner des pousses dans des domaines aussi diversifiés que la médecine, l’arboriculture ou l’anthropologie. Et si j’avais envie de le montrer, c’est pour soutenir qu’un mot ne vient pas, seul, « dévisager », comme l’écrivait une participante, une pratique particulière de soi-même.

Dans les échanges autour de cette pratique de la blessure sur soi-même, les mots « scarification » et « mutilation » ont cherchés leur sens à travers le parl’écrit contre la stigmatisation de soi-même. Enraciner dans la langue et porté par chacun (ces deux dimensions sont nécessaire), un mot peut rester ouvert à l’invention et permettre à celui qui parle de continuer à y prendre appui plutôt que de s’y sentir aspirer, comme c’est le cas par exemple quand cela devient une injure. Ce n’est qu’à partir de là que ce qui ne peut s’effacer arrive à se voiler dans une intimité retrouvée.

Des trois sens relevés dans l’histoire du mot, on peut tirer une série de questions à partir desquelles pourront peut-être se nuancer les sentiments toujours difficiles à exprimer qui entourent le geste de se blesser soi-même. En même temps qu’elle nous interroge, la langue nous invite à échanger des paroles et, par conséquent, à vivre.

Que le mot « scarification » réfère au médical peut nous donner l’idée d’un corps malade et risquer la question : en quoi mon corps est-il malade ? serait-il possédé comme le suggérait quelqu’un ? de quoi ? comment exorciser ?

Qu’il s’utilise en arboriculture pourrait donner envie de savoir en quoi il est nécessaire de scarifier l’écorce d’un arbre ? nous faire imaginer que notre corps est un arbre et notre peau l’écorce ? que peut-on dire de soi-même à partir de là ?

Que des anthropologues aient choisis ce terme pour désigner des pratiques rituelles peut également nous faire penser : si ces pratiques visaient à reconnaître une personne comme membre d’une communauté, on pourrait voir dans les « scarifications » une tentative pour trouver de la reconnaissance, une recherche de ce qui fait qu’une personne est reconnue par d’autres. Quelles seraient alors les marques qui font que je me sens partie prenante du groupe auquel j’appartiens ?

Au-delà de ces trois sens, on pourrait encore imaginer ce que pourrait être une pratique que l’on nommerait d’un néologisme qui m’est venu à partir de ces réflexions : escarificature, une pratique qui permettrait de retrouver le geste, caché dans la langue, qui ferait passer de la mutilation à l’écriture.

Par le mot, les questions que les mots amènent à poser, ne se trouve-t-on pas aux portes d’entrée du monde dont nous nous demandions où il était durant cette période thématique ?

L’Espace est ouvert !

TF

publié dans le scriboire, trace des passages and tagged , , , .

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *