Un parfum d’en vain 


 
Mai 2008 : MH quitte l’équipe d’animation de l’Espace d’échanges pour d’autres aventures. Ce texte vient ponctuer son passage.
MH, durant ces années d’animation et de coordination, a su ouvrir l’agréable dans l’engagement. Je voudrais, dans les lignes qui suivent et qui se glissent dans les traces laissées par lui, faire sentir les vertus du parfum qui s’en dégage sans vanité.
L’amitié s’y est glissée comme si de rien n’était.

 

Sur le coin d’une table, dans un rayon de soleil de cette après-midi finissante, un verre de bière à la main, je suce le bout de mon bic me demandant ce que je vais écrire sur la carte postale que j’ai envie d’envoyer à un ami. Quand j’ai fini, je relis. Je découvre des petites choses, qui sont venues en écrivant. Insoupçonnées avant ! Une impression de mes vacances qui était là. Alors que je n’y avais même pas pensé. C’est l’instant du récit, mes vacances deviennent déjà ce petit bout de récit que j’en fais, ces mots collés aux images qui m’ont diverti de mon quotidien.

« Schrijven zegt meer », se trouvait cacheté à côté du timbre des Pays-Bas. « Ecrire dit plus ».

Comme cela se trouvait sur une jolie carte postale, évoquant un paysage d’eau planté à l’avant-plan de quelques piquets formant une sorte de brise-lames se perdant dans une eau tranquille et sans horizon, je suppose que cela est une invitation à rendre le paysage plus parlant, à l’habiter peut-être par les quelques mots que l’on écrira pour celui à qui on l’adresse, à le laisser nous tirer quelques mots de son vide. Que reste-t-il sinon de nos « vacances » ?

Cheminer par l’écrit, MH

Cette ouverture maintenue au fil du temps se soutenait d’un style, d’un esprit que, sans hésiter, je qualifierai de poétique. Dès le début, il s’est agit d’accueillir des paroles par l’écrit, de leur donner la chance d’une lecture, d’ouvrir ainsi à une attente qui fait le désir de vivre. Voici comment MH formulait les choses, donnant sens à l’Espace d’échanges.

Lâchers de paroles comme lâchers de ballons. Comme va l’objet qui s’envole, balloté dans le ciel vers un ailleurs, ces paroles vont sur l’Espace d’échanges, au gré du souffle porté par les messages. Va vers où tu dessines la promesse d’un voyage ! « Signe laissé » en secret de ce que j’ai d’intime, confié à un espace qui en conserve la trace pour soi et pour tous.

Ballons rouges et feuille blanche, MH

Ou encore, dans un passage qui, pour moi, concerne les animateurs autant que les participants, « passants » les uns comme les autres.

Les traces de chaque passant apportent des changements au paysage et au sentier. « Le chemin se fait en marchant », écrivit Antonio Machado, poète espagnol. Mais cette parole, que nous recueillons comme un présent pour nous, a sans doute concentré, au moment de sa venue, dans l’esprit de son auteur, toute l’expérience d’un passé, une avancée à tâtonnements, tantôt riche de surprise, parfois trébuchante, souvent exhalant un parfum d’en vain. Pure supposition de ma part, qui me semble logique.

Cheminer par l’écrit, MH

Le parfum d’en vain est un élément particulièrement important pour comprendre la manière dont j’appréhende l’esprit insufflé par MH : trouver de la saveur dans ce qui n’est jamais gagner d’avance, sentir que quelque chose peut arriver au-delà de la vanité. C’est un esprit très précieux par les temps qui court.

Le parfum est ce qui se dégage quand on laisse une fleur s’ouvrir. Il s’agit d’en prendre soin pour la laisser venir sans tirer vanité de ce qui apparaît. Un parfum ne s’attrape pas, simplement il accepte de monter parfois jusqu’à nos narines quand on trouve « sa place » sans céder « sur ce que l’on veut dans la vie ».

Et l’écriture est là un recours. Provisoire. Elle permet d’adresser aux autres les choses qui nous traversent même quand on ne sait pas comment les dire. C’est une présence. Un carnet intime. Un morceau de soi qui n’est pas soi. Un confident qui entend et qui se contente d’être là. L’image d’un lieu où l’on peut se replier sans être tout à fait seul. Quelle chance de posséder ce recours de l’écriture ! On lui confie le plus profond de soi.

Trouver sa place parmi les autres naît peut-être de ce qui fait que l’on ne cède pas sur ce que l’on veut de la vie. La solitude y invite.

Seul et tout seul, MH

Dans cet esprit, chaque animateur trouvait ainsi sa place et son style pour faire vivre l’Espace d’échanges dans le respect des différences de chaque participant. Dans cet esprit, « la plume qui parle » peut « faire surgir cet autre (en soi-même) là où on ne l’attendait pas ». Ainsi, derrière les signatures et les initiales, des visages ont commencé à faire « une fenêtre vers un ailleurs. »
Le présent, d’abord, nous échappe. Mais il insiste aussi à nous appeler. Dans cet écart, on se sent traversé par des différences. Elles nous invitent à venir là où nous ne savons pas grand-chose encore.

Absence de visage
Ou visage faisant une fenêtre vers un ailleurs
Etre (un) autre dans ce que l’on est
Autre que l’on connaît
Que l’on a du mal à aimer, à accepter, à reconnaître
Que l’on ne comprend pas
On essaye, on dit, on parle, on écrit
Et la plume qui parle en écrivant
Fait surgir cet autre
Là où on ne l’attendait pas

Que (me dit) la vie ?, MH

Le style de MH, c’est comme une « caresse », dont le rabbin Marc-Alain Ouaknin a fait une véritable attitude face au monde.
 » La « caresse » est ce qui s’oppose à la raison de prise, du concept, du Begriff; anti-concept, anti-logos, qui réside dans l’indétermination de l’image, dans l’imaginaire du mythe.
La « caresse » est un terme que nous empruntons à Levinas et qui est devenu pour nous le paradigme de la modalité du penser talmudique. Modalité du savoir qui n’est pas fondé sur la raison. Attitude face au monde où nous restons conscients qu’une idée, un concept, un modèle cognitif ne sont qu’une représentation du monde – une interprétation – dont l’efficacité ne constitue jamais un critère de vérité et qu’ainsi on ne peut réduire toute réalité a du quantifiable.
La « caresse » n’est pas un plaidoyer pour on ne sait quel irrationalisme talmudique ; elle fait seulement signe (et c’est peut-être beaucoup) vers une modalité du savoir.
Le Talmud nous rappelle constamment que « penser n’est pas nécessairement juger, c’est signifier !  » Non pas seulement signifier le monde, mais se signifier soi-même dans un choix privilégié d’investissement de significations particulières. »

M.-A. Ouaknin, Lire aux éclats , Paris, 1992, Quai Voltaire/EDIMA, Seuil, Points Essais, p. 257.
De la même manière, cette « caresse » s’exprimait dans les comptes-rendus de nos réunions durant lesquels nous tentons de construire un savoir sur l’animation. Comme le parfum d’en vain, c’est la saveur du savoir qui se laissait goûter et nous engageait agréablement plus avant dans nos explorations dont nous espérions qu’elles ouvriraient des mondes plus « sapides », comme écrit Bernard Stiegler, pour les participants.
« … s’il est vrai que les savoirs sont ce qui, en tant que sapere, rend le monde sapide, et que l’inverse est vrai : un monde, pour autant qu’un monde ne fait monde qu’à la condition d’être sapide, est ce qui suppose des savoir-être-au-monde, que l’on appelle précisément des savoir-vivre, voire un art de vivre, et qui constituent, par l’ensemble qu’ils forment, une civilité, une société policée, une politesse aussi bien : un bien-être et un bonheur de vivre, et parfois même une joie de vivre. »

Stiegler B. & Ars Industrialis, Réenchanter le monde. La valeur esprit contre le populisme industriel , Paris, 2006, Flammarion, p. 45.
Voici quelques exemples de la manière dont MH recueillait nos paroles lors de nos réunions, les consignant dans des phrases porté non par la « raison de prise » mais par le souci de laisser voler le parfum d’en vain.
2250 – Dialogue amusé entre nous sur le pouvoir de condensation de cette signature « Bonebo », TF trouvant ce mot que dans la société des singes bonobo « ça n’arrête pas de se passer », qui introduit une comparaison saisissante entre société humaine et société animale par un renvoi à l’acte sexuel et à l’écriture !

4091 – Pourquoi S. énerve-t-elle quelque peu ? Pas de véritable réponse à cette question. RM reparle du message de Z., des souvenirs d’adolescence que cela a éveillés pour elle, de la position comparable à celle d’Ismène par rapport à Antigone que E. prend par rapport à Antigone/Z.

5830 – Nous savourons par ailleurs les échanges ayant eu lieu autour de le surprise de M. sur le travail d’animation.
Dans ce recueil, nous retrouvions chaque fois ce que nous tentions de signifier en même temps que nos tentatives de nous signifier comme animateur « dans un choix privilégié d’investissement de significations particulières ». A travers ses comptes-rendus de nos réunions, pratique symbolique soutenue par une technique d’écriture, MH laissait s’ouvrir notre désir d’animateurs qui s’ouvrait ainsi lui-même aux parfums d’adolescence émis par les participants.
« Le désir est constitué par des pratiques symboliques, que soutiennent des techniques ou des technologies symboliques. Les objets du désir sont intrinsèquement singuliers, et en tant que tels, ils intensifient la singularité du désirant. Or, la fabrication industrielle du désir, qui est rendue possible par les technologies d’information et de communication, consiste à catégoriser les singularités, c’est-à-dire à rendre calculable ce qui, étant incomparable (le singulier est par essence ce qui ne se compare à rien), est irréductiblement incalculable. Pour autant, les singularités ne sont pas du tout ce qui échappe à la technique ou au calcul, mais ce qui se constitue au contraire par la pratique des techniques, technologies et calculs, en vue d’intensifier ce qui n’est pas réductible au calculable. C’est ce que rendent par exemple immédiatement sensible toutes les formes d’art, comme le poème, dont Claudel écrit :
Il faut qu’il y ait dans le poème un nombre tel qu’il empêche de compter. »

Stiegler B. & Ars Industrialis, Réenchanter le monde. La valeur esprit contre le populisme industriel , Paris, 2006, Flammarion, p. 30.

Entre le dire calculé et le dire qui échappe, MH n’a pas cessé de rendre compte de l’espace qu’il y a, comme dans ce billet de semaine intitulé « Entrer dans la ronde » :

J’ai été à ce sujet surpris par une nuance que j’ai aperçue au fil des messages. Il est souvent question de savoir s’il faut leur dire (aux parents) ou pas des choses que l’on vit. En même temps l’Espace d’échanges fonctionne comme un lieu où le dire. Il me semble qu’entre leur dire et le dire, il y a tout un espace qui est le sien propre, que peut-être l’espace d’échanges peut aider à coloniser, ou à apprivoiser parce qu’on n’est pas toujours à l’aise avec ce qu’on se sent être. Et ce le est plus vaste que ce qu’il y avait à leur dire.

Je resterai imprégné de ce style et de ce parfum entêtant d’en vain qui réfère à une véritable éthique d’animation et de coordination car maintenant, MH doit partir. Dans les Traces de passages, il avait déjà conjugué le verbe dans un texte intitulé « Partir, c’est mourir… un peu » :

Partir, sans être trop déchiré dedans. Des amis partis vivre loin semblent avoir emporté la part la plus importante de nous avec eux. Comment vais-je ne pas perdre ce que la présence de l’amour ou de l’amitié de l’autre m’apportait aussi de moi ?

Partir, c’est mourir… un peu, MH

Il me semble que j’ai déjà répondu à la question : en gardant en tête l’esprit du parfum.

Merci MH de cette amitié caressante qui nous a tant apporté de nous à partir de ta pratique de la coordination, à travers l’Espace d’échanges et le temps des réunions.

Je propose d’en rester à cette phrase, issue d’un compte-rendu :
6158 – Nous constatons que X. a mis en acte le thème proposé, « Partir ». Peut-être est-il possible de… partir entre autre de cela. Ce n’est qu’une suggestion venue d’un constat qui nous a amusés !
Nous repartons donc de ton départ MH.

Bon vent,

TF

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