main intemporelle

Naître à soi-même en appui sur l’autre

main intemporelle Sur un mur, dans une ville d’Europe, durant l’été 2015, je suis tombé sur cette image d’une main « en négatif ». Cette forme simple n’a sans doute pas demandé une grande dextérité à son auteur et pourtant elle l’a remis dans la position des fondateurs de l’humanité.
Ces fondateurs, ce sont les « hommes des cavernes ». On les appelle comme cela car on suppose qu’ils habitaient sur le seuil de cavernes dans lesquelles ils s’enfonçaient parfois pour laisser des traces dont certaines sont devenues célèbres. La grotte de Lascaux en est un exemple.
Parmi les traces laissées par nos prédécesseurs, il y a des formes de mains comme j’en ai trouvé cet été.

Au-delà du plaisir de laisser sa trace, il y a tout un processus de mise en présence de soi-même qu’une philosophe, Marie José Mondzain, a tenté de comprendre.
Elle a imaginé une phantasia pour se représenter le geste de nos fondateurs et distingué trois opérations qui permettent à tout humain de se trouver soi-même face à l’autre.homo spectator

Cela commence comme ceci : « Un homme quitte la surface de la terre et s’enfonce dans une grotte. Il y progresse jusqu’en un lieu qu’il choisit pour s’arrêter. »
Cet homme « retourne à la noirceur de la terre pour construire sa définition en remettant en jeu la distribution des ténèbres et le destin de ce qui devra l’éclairer. Il va transformer un rapport de force où le réel l’écrase en un rapport imaginaire qui lui confère sa capacité de naître, donc d’être cause de lui-même, de se mettre au monde et d’entretenir avec ce monde un commerce de signes. » Voilà bien, m’a-t-il semblé, un enjeu adolescent.
Si la grotte préhistorique est aujourd’hui devenue une ville historique, c’est sans doute en-deçà de l’histoire que notre jeune tagueur est venu bomber sa main. C’est dans ce que la ville à d’obscur et d’écrasant qu’il a tenter, par son geste, d’entrer dans un nouveau rapport avec le monde et avec lui-même. Pour cela, il prend appui sur un mur.

« Ce mur, continue Mondzain, c’est le monde qui résiste à la maîtrise et à la pénétration. Là sera pourtant son point d’appui, le site irréductible dont il va faire son point de départ. C’est de là qu’il va partir après s’être volontairement « enterré ». Le voici qui tend le bras, qui s’appuie à la paroi et s’en sépare dans un même mouvement : la mesure d’un bras telle est en effet la première mise à distance de soi avec le plan sur lequel va se composer un lien par la voie d’un contact. »

« Le bras tendu, la main appliquée sur la paroi, il ne s’agit ni de fuir ni d’approcher davantage mais de tenir à distance », une distance à la mesure du corps. « Ce geste d’écart et de lien constitue la première opération. »

« La seconde phase concerne les pigments. » L’homme va remplir sa bouche de ces pigments pour leur donner une forme liquide. « Pour cela la bouche doit cesser d’être une bouche qui saisit, déchire et avale. Elle redevient la bouche du premier cri, celle qui respire, un orifice qui aspire et qui souffle. Mais à présent quand elle se vide, elle inscrit, car ce n’est pas une bouche qui crache ni une bouche qui crie. Cette bouche expulse avec la force de son souffle la matière des signes. » La bombe de peinture des tagueurs d’aujourd’hui pourrait donc être assimilée à une bouche, et son jet à un cri.

« Le moment de l’expulsion est mise en scène qui met en œuvre un dehors, une sortie du liquide suivie d’une inspiration nécessaire de l’air. Il arrive que la main soit directement trempée dans les pigments, immergée dans la couleur et que l’homme la pose sur la roche et l’appuie longuement. L’homme s’appuie sur le monde. Est-ce que l’homme a pu croire un instant que le monde s’appuyait sur lui ? Nul ne peut le dire. »

« Mais vient alors le troisième acte, l’acte décisif : c’est le geste de retrait. Il faut que la main se retire. Le corps se sépare de son appui. »
« Se retirer pour produire son image et la donner à voir aux yeux comme une trace vivante mais séparée de soi. De quelle vie va jouir cette main, si ce n’est de la vie des images sans pouvoir mais riches d’une capacité singulière ? La capacité d’inscrire les signes d’un écart. »
« L’homme de la caverne ne propose pas un objet à sa vision. Il scénarise la composition de son premier regard, il se met au monde comme spectateur dans une scénographie où ses mains deviennent la figure du premier spectacle. »
« L’homme de la grotte fabrique son horizon et se donne naissance en tendant sa main vers une altérité irréductible et vivifiante, la sienne. »

Passado, son espace d’échanges, pourrait-il avoir fonction de mur pour des adolescents en recherche d’eux-même et vivifier chacun dans la rencontre avec des autres « irréductibles » à du même ?

Toutes les citations de ce texte proviennent de : M. J. Mondzain, Homo spectator, Montrouge, 2013, Bayard, p. 32 et suivantes.

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