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Lettre à un jeune corps mal dans sa peau

Il paraît que tu ne vas pas très bien.

Tu ne t’entends pas au mieux avec la Raison, ta proche lointaine. Elle s’absente quand tu fais des bêtises, elle surgit quand les bêtises sont faites. Tu te demandes à quoi elle sert. Quand elle te raisonne, il est trop tard. Ta raison ne veut ni ton bonheur ni ton malheur, sache-le. Son souci, c’est de domestiquer tes excès. Mais comme c’est une petite raison, elle y renonce très vite. C’est trop de fatigue pour elle, si fragile. Et puis, soyons clairs : tes excès, tu ne les aimes pas domestiqués. Je comprends ta méfiance envers ta raison.

Des raisons, il y en a de toutes sortes. Il en est d’utiles, d’efficaces. Il en est aussi de suspectes. J’en connais même qui participent ou participèrent à des entreprises totalitaires. Il existe une raison froidement criminelle, l’histoire récente nous en fournit la preuve. Enfin, dans ce monde hypermatérialiste, dominé par l’argent, la raison a perdu son âme. Elle est devenue une mécanique, une machine sophistiquée, experte en mercantilisme, en exploits de vénalité. Elle marchandise tout ce qu’elle touche, elle transforme tout en chose, même la vie, même les corps. Elle ne sait plus que rationaliser, rationaliser à outrance, mobilisée par le profit ou le pouvoir. Le but de la rationalisation, ce n’est jamais l’épanouissement de l’être, mais le triomphe de l’avoir.

Il faut chercher longtemps, de nos jours, pour localiser dans la raison sa vertu émancipatrice et libératrice des origines. Les Lumières, c’est fini, bien fini. Tes excès, tes violences sont peut-être une forme de révolte inconsciente, désespérée, contre l’emprise grandissante des techniques, dont la rationalisation est le moteur, le moteur de la déshumanisation en cours. Mais il n’est pas sûr que cette révolte en soit une. Il te faudrait un bon irrationnel pour qu’elle le soit. Un irrationnel exempt de crédulité et d’idolâtrie, un guerrier qui t’ouvrirait les yeux sur ta vérité de corps, sur son potentiel de créativité. Pour l’instant, tu es un corps qui s’abandonne aux mensonges et aux conditionnements du monde extérieur. Tu es convulsif sans être réellement subversif. Il te manque, pour ça, une plus grande conscience de ce que tu es, de ce que tu vaux. Ce n’est pas de raison que tu as besoin, mais de conscience. Une conscience aiguë, implacable. Cela se conquiert, cela s’obtient, cela s’étend et s’approfondit, crois-moi. Quand tu auras gagné cette conscience – et tu la gagneras, je n’en doute pas – alors commencera ta libération, ce qui signifie que de plus en plus tu te sentiras en accord avec toi-même, avec ton gisement identitaire. Jusqu’ici, quoi que tu dises, tu as surtout été un corps prisonnier, prisonnier de son impuissance à créer de la pensée, là où la raison n’y arrive pas. Une pensée qui dépasse ses fonctions de corps.

Tu as des problèmes aussi avec tes émotions. Les meilleures, tu t’en méfies. En général, tu les vis comme des intruses, des gêneuses. Tu penses qu’elles ne te ressemblent pas, que ce sont des accidents. Tu essaies de les oublier. Ce n’est pas pour toi, les effusions, les élans du cour, ils nuisent à ton image de « dur ». Tu as tort, pourtant, de ne pas donner parfois leur chance à tes émotions. Elles veulent te dire quelque chose, en rapport non avec ton image, mais avec, derrière cette image que tu t’es fabriquée, un des visages de ton authenticité. Certes, elles ne sont pas toutes intéressantes, tes émotions. Certaines sont trompeuses, d’autres moins, ou pas du tout, qui méritent ne fût-ce qu’une interrogation. C’est aller un peu vite en besogne que de les tenir pour négligeables : un flou intempestif, un moment de faiblesse dans ton univers moteur, prompt à la bagarre. Tu n’est pas un bloc, tu l’as démontré. Je crois que tu devrais aimer davantage tes fissures, elles ont leur importance dans la connaissance de soi, j’en sais quelque chose. Elles ont des secrets à te livrer sur ta complexité de corps, sur l’ampleur obscure de son registre. Tu es un corps qui aspire, à ton insu, à vivre son abondance et sa diversité. Tu sembles vouloir ne pas t’en rendre compte. Tu t’appauvris à ne pas prendre la mesure du foisonnement de tous tes possibles. Il n’est pas trop tard pour que tu acquières ce savoir-là, qui fait partie des plus forts savoirs. Tu es un corps qui se ferme à l’aventure de l’être, au lieu de s’y ouvrir, sans répit. Tu devrais t’infliger quelques secousses salutaires, de celles qui te donneraient le goût de l’inconnu, de l’imprévisible. Réduit à sa seule violence, le corps n’est pas une aventure ni pour lui-même, ni pour l’esprit. Il n’a que des habitudes, il n’a pas d’imagination.

Restent tes instincts. J’aimerais pouvoir dire : « heureusement restent tes instincts ». Ils prennent une grande place dans ta vie, ils dominent ta raison, tes émotions, parfois à les en écraser. Ils sont puissants. Parce qu’ils le sont, ils te fascinent. Tu voudrais bien ne croire qu’en eux, qu’en leur violence, les suivre jusqu’au bout, entre autres quand ils te mettent en situation d’exploser. Tu n’as pas idée d’où ils viennent, ni où ils t’emmènent, mais peu importe, te dis-tu, puisque « j’en tire un sentiment de force ». Ce sentiment a beau se révéler éphémère, artificiel, « à la mode », tu préfères ignorer qu’il dévoile ta fragilité. Lorsque tu ne fais qu’obéir à ces instincts, tu penses être dans le vrai. C’est une illusion de penser ça : tu obéis aveuglément à des instincts aveugles. Et tu en souffres plus que tu n’en jouis. En les laissant t’exciter, te surexciter, par exemple dans la colère ou la révolte, tu en espères un soulagement, un assouvissement, une « libération ». C’est tout le contraire qui se passe. Tes instincts te poussent dans une impasse. Ils se déchaînent pour rien, ou pour peu de chose. Les instincts aveugles sont des mal-déchaînés, des mal-désenchaînants, aussi longtemps que tu ne sais pas les charger d’un sens , d’une visibilité. Ils s’inscrivent dans ta non-aventure. Tu joues avec des forces qui te demeurent obstinément inconnues, que tu t’obstines à manipuler comme telles, alors que tu as les moyens et l’intelligence de les connaître, pour peu que tu en prennes la peine. Même tes instincts les plus destructeurs, ce sont des énergies vitales qu’il est dans tes cordes de sortir de leur cécité, de leur « analphabétisme ». Je sais de quoi je parle.

Je suis un corps instinctif qui, à ton âge, avait les mêmes instincts que ton corps. Il lui ressemblait. Aujourd’hui, je suis un corps toujours instinctif qui s’adresse au tien dans la langue des instincts éclairés. Toute ma vie a basculé dès l’instant où mes instincts se sont mis à parler, à prendre la parole. Voilà comment c’est arrivé. Ils sont allés au-devant des livres, et les livres leur ont appris à lire, leur ont communiqué le goût de lire, puis, plus tard, la nécessité, pour eux, de prendre la parole, de parler plus fort que la petite raison ou que les émotions fluctuantes. L’un de mes instincts, du moins, a rencontré non pas Dieu, mais la toute-puissance charnelle et révélatrice du langage. La puissance du langage est entrée dans ma chair, dans mes instincts, non pour les apprivoiser, les domestiquer, mais pour les nommer, les éclairer, les affecter d’un sens, en projetant leurs folles énergies dans la conscience, pour en faire des instincts avisés, et déjà créateurs. Les mots m’ont fait quitter, progressivement, l’empire de ténèbres et de chaos, qui me constituait comme corps aveuglément instinctif, tournant en rond dans son opacité.

Tu es un corps qui désire aimer, être aimé, être libre, créer, produire du savoir, faire voir la vie autrement à ton esprit, doter ton esprit d’un regard différent, intense, curieux en même temps que novateur, sur les choses de cette vie, sur les hommes, les femmes qui t’entourent, seraient-ils ceux dont tu penses, avec hargne, qu’ils ne te comprennent pas, qu’ils t’empêchent de vivre.

Jusqu’à présent, le corps que tu es s’est conduit comme une mécanique se soumettant à la machine sociale, ta violence est une mécanique, elle est liberticide, à l’instar de la machine sociale, calibrée pour transformer le vivant en objet de consommation.

Tu es un corps dont les désirs sont presque uniquement des mécaniques s’ajustant aux désirs ou aux tentations de consommer qu’excite dans les masses et dans les individus la machine à broyer tout désir de souveraineté, l’instinct de ce désir. Tu devrais casser cette partie-là de ta mécanique, ou la tordre, lui rendre sa souplesse, son mouvement charnel, en quête de sa créativiténaturelle , de ses dispositions à fonder une culture dans le corps, avec la matière organique du corps, une culture de la libération de ce corps. Mais rien de cet ordre ne se peut faire sans la puissance du langage. Tu devrais au moins essayer d’attirer en toi les mots les plus puissants de cette puissance, ou te porter vers eux. Ils existent. Il faudrait que tu te mettes dans la tête qu’ils n’existent que pour toi, qu’ils t’attendent, ou que tu les attends. Ils possèdent un formidable secret de mieux-être, de mieux-vivre. Si un jour tu te les incorpores, telles des incarnations dans ta chair, alors tu pourras être fier de ta violence, ce ne sera plus une fureur stérile, carcérale, elle fructifiera en œuvres importantes, qui étonneront ton esprit, et l’esprit de ceux dont le corps n’est qu’une mécanique, et non une culture, voire une civilisation, dépassant cette mécanique.

 

Marcel Moreau.

 

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