Fado pour un détour

(extrait)

par Serge Heughebaert

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Le roman « Fado pour un détour » se situe à Lisbonne et environs.

Le narrateur a fait connaissance de Florbella et de sa fille. Ils partent ensemble découvrir Cascais.

Et nous voilà en route vers Cascais.

Elle avait la conduite sportive. La petite se balançait dans les virages en riant dans le rétroviseur où sa mère la regardait. Puis la fillette reposa sa tête sur ses mains, dans le creux des deux sièges, jusqu’à toucher mon épaule. Je sentais une connivence. Elles disposaient de moi et je ne m’y opposais pas. Elles jouaient à s’enfamiller.

Elle, souriait.

Et ce sourire intelligent ne lui allait pas si mal tandis qu’elle me dévorait, animale.

– Maman, j’ai faim!  dit la fillette.

Florbella se retourna sans se soucier de la route.

– Patience, on arrive…

Je dis en me retournant vers la petite :

– La patience, toujours la patience. C’est ce qu’on demande le plus aux gosses.

– La patience mène à tout, insista Florbella en fixant le rétro.

Elle avait un plan, je n’en doutais pas.

– Avec ça en tête, on arrive à ce qu’on souhaite mais pas forcément à ce qu’il nous faut…

– Qu’est-ce qu’il dit ? demanda la petite.

– J’en sais rien dit Florbella. J’en sais rien.

Depuis, elle conduisait sans rien dire. Elle conduisait l’air préoccupé. Elle était prise par la route et cela valait sans doute mieux. Il suffisait de suivre les lignes. C’est pas comme ces fichues idées sinueuses qui passent par la tête. Je la regardais de profil. Elle se tourna vers moi à plusieurs reprises. Elle tenta de sourire, inquiète. Je lui souris aussi. Alors elle retrouva son   air tranquille et cet air me ravissait. Jeu subtil des humeurs.

La petite avait sa tête sur mon épaule et dormait.

Nous formions une image de couple heureux avec enfant.

Suspendus dans le temps et l’espace sans qu’on eût à y faire.

Tout allait de soi, somme toute. Faut savoir lâcher prise comme disait ma voisine qui ne me lâchait jamais.

Enfin nous arrivâmes à Cascais.

Une table sur une place, face à la mer.

On nous amena une carte sans précipitation. Le service allait à son rythme, comme le reste.

A la table voisine, des clients se penchèrent pour saluer la petite et lui demander son nom tout en regardant la mère. On faisait famille et nous n’en étions guère.

La petite, au lieu de répondre se cachait derrière mon bras. Elle se raccrochait avec une volonté désespérée que j’avais bien connue. Elle m’entraînait dans son jeu et telle était ma propre histoire. La petite m’y ramenait.

On nous servit de la morue et des frites et la petite, comme toutes les petites du monde, se régala en inondant son assiette de ketchup.

Une barque de pêcheurs disparaissait au loin. Les yachts dormaient, rivés au quai.

Je regardais le paysage quand elle posa la main sur la mienne.

La fillette nous observait en se balançant sur sa chaise. Elle se peignait les lèvres avec une frite trempée dans la sauce rouge, comme l’aurait fait sa mère avec un bâton de Saint-Laurent.

Il y avait une douce rumeur autour de nous.

La mer était calme.

Florbella me sourit.

« A quoi penses-tu toujours ? » demanda-t-elle.

Je ne pensais à rien. Le temps coulait dans la grâce. C’est à ce moment-là qu’un clochard s’approcha.

Il vint s’asseoir face à nous, juste à côté d’une poubelle, sur le parapet qui surplombe la crique. Il ne nous quittait pas des yeux. La petite s’était arrêtée de manger. Florbella s’était tue. L’homme s’était penché sur la poubelle et, tout en gardant un oeil sur nous, s’était mis à la fouiller. Il en extirpa une espèce de croûton immonde qu’il ouvrit de ses doigts sales, et y glissa des détritus que les garçons avaient jetés en débarrassant les tables. Méticuleusement, toujours en nous fixant, il ramenait dans le croûton ce qui en débordait, fouillait encore la poubelle pour en sortir ce qui aurait pu être de la salade et l’enfourna dans le pain. Puis il porta ce sandwiche infâme à la bouche. Il eut d’abord une espèce de rictus agressif laissant apparaître ses chicots, puis il mordit dans le pain, vorace. La petite était fascinée par ce qu’elle voyait.

– J’aimerais qu’on parte, dit Florbella qui avait repoussé son assiette.

– Le paysage est magnifique,   je dis. Ne nous laissons pas troubler…

– Tu ne sais rien de la misère, toi!

– Les misérables t’infligeront toujours leur misère. Il faut en sortir. S’efforcer de voir ce qui est beau.

Elle eut un regard douloureux qui se troubla. La petite, instinctivement s’était rapprochée d’elle comme pour la protéger et me fixait maintenant en ennemi. Florbella se leva et emmena l’enfant. J’appelai le garçon. Le clochard, qui n’avait rien perdu de la scène, les yeux fichés sur moi, secoua la tête avec un sarcasme terrible.

Florbella se tenait plus loin, la petite serrée contre elle et lui caressait les cheveux. Le charme qu’elle avait installé, dans lequel elle avait voulu m’entraîner était rompu. C’était à elle, maintenant, d’être renvoyée à son histoire. Mais qu’en pouvions-nous ? Et que faire d’autre qu’obéir toujours à ce qui nous entraîne malgré nous.

– Ne restons pas là. C’est une belle journée. Elle nous appartient, je dis comme on peut dire quand on ne trouve pas les mots justes.

Elles, ne bougeaient pas, repliées qu’elles étaient sur elles-mêmes. Il avait suffi d’un clochard pour que tout bascule. Ou pour que la vie reprenne l’ordre de son cours. On n’échappe pas à soi-même.

– Venez, je dis, en tirant la main de la petite.

D’abord elle s’était rétractée, puis, comme s’il s’agissait d’un jeu entre-nous, un jeu d’enfants, elle s’était détachée de sa mère et elle m’avait suivi.

Nous passâmes devant une boutique de musique. Il y avait un piano. Je les y entraînai. Je jouais déjà lorsque le commerçant s’approcha. Il me laissa jouer. D’abord les notes mélancoliques d’une vocalise de Rachmaninov, que j’enchaînai avec l’Edelweiss de Lange, auquel je donnai un ton de boîte à musique. J’accentuai l’aspect   martial du morceau pour vaincre la mélancolie avec des allures de Chopin et terminai le plus doucement possible.

– Encore! demanda la fillette.

Le vendeur suggérait d’un sourire à poursuivre. Je jouais quelques notes de « Imagine », puis nous sortîmes.

Je les avais invitées à prendre une glace. Nous étions allés à une terrasse. La petite avait désiré un cornet et s’était approchée d’autres enfants autour des jeux de plage. On nous servit deux coupes.

– Ce type, tout à l’heure… dit-elle.

– La misère rend misérable et le misérable réengendre la misère, voilà le cycle infernal, je dis.

Elle avait un air grave que je ne lui connaissais pas. Habituellement elle me laissait avec mes soliloques. Là, elle m’écoutait attentivement.

– Je suis aussi misérable, dit-elle.

– Nous le sommes tous, probablement.

Elle réfléchit un moment.

– Tous ?

Elle s’inquiétait.

– Tous, je dis. Probablement. A notre insu.

Il y eut un long silence. Je la sentais comme en présence d’un abîme. Et je compris ce que signifiait un être abîmé.

Sa main voulut rejoindre la mienne. Je la pris. Elle plongea ses yeux noirs dans les miens. Ils portaient à la fois un désespoir et un défi.

-o0o-

        De retour à Lisbonne, le narrateur, qui loge à l’hôtel Métropole, demande la clé de sa chambre à la réceptionniste.

 

L’humeur, lorsqu’elle est bonne, est sans aucun doute le don le plus précieux que l’on puisse recevoir. Elle, l’avait égale. Qui que ce fût devant elle, quoi qu’il se passât dans cet antre qu’elle avait fait sienne, au Métropole, elle souriait. C’était le sourire d’un bonheur simple. Ce bonheur lui avait été donné et c’est avec lui qu’elle attendait les clients. Bien peu lui importaient leurs états d’âme et s’il y avait le moindre problème, sa tâche était de le résoudre au mieux de sa compétence. Rien ne venait perturber son univers parce qu’il lui avait été donné simple et beau. Comme une grâce. Je l’enviais. Je le lui dis. Elle sourit.

– Que peut-on faire pour devenir comme vous ?

– Rien! dit-elle en riant aux éclats. Que puis-je faire pour vous ?

Elle m’avait parlé comme elle aurait parlé à n’importe quel client. C’était là sa grâce. Elle ne s’adaptait pas. Ce qui advenait ne la concernait pas vraiment. Elle vivait ce qu’elle vivait. C’était tout.

– Je vous l’ai dit. Rendez-moi comme vous.

Elle réfléchit un moment. Son visage changea. Le sérieux ne lui était pas habituel et l’encombrait plutôt.

– Je ne suis pas à votre place! dit-elle en prenant ma clef.

Je lui pris la main qui renfermait la clef. Elle se troubla. Je m’approchai pour lui parler à l’oreille. Elle, en rougissant, me tendit la joue. J’en oubliai ce que j’avais à dire et sortis.

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